L’art de la fugue

Mal d’époque narre l’histoire parallèle d’un soldat paranoïde de retour à Buenos Aires et d’une chercheuse argentine qui se rend à Bordeaux en quête d’informations sur Albert Dadas, un « fou voyageur » ayant vécu au XIXe siècle. Dans ce roman de María Sonia Cristoff remarquablement traduit par Anne Plantagenet, on savoure le rythme effréné d’une écriture qui, à l’image des personnages, erre à la dérive, à la recherche d’indices et de pistes pour comprendre le monde.


María Sonia Cristoff, Mal d’époque. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Éditions du sous-sol, 208 p., 22 €


« J’exige de la littérature un regard critique sur l’état des choses », déclare María Sonia Cristoff dans Desubicados (2005), son deuxième roman (non traduit en français). Un regard critique, c’est-à-dire un regard oblique, tangentiel, sur l’époque, une façon de disloquer la raison verticale du logos, comme le voulait Derrida. Et quelle meilleure façon d’incarner ce regard oblique que l’écriture et la création de personnages en fuite ? Quel meilleur exercice que la luxation littéraire comme manière de disloquer le lecteur sédentaire ?

Mal d’époque, de María Sonia Cristoff : l'art de la fugue

María Sonia Cristoff © D. R.

Dans Mal d’époque, deux histoires se déroulent en parallèle. La première tourne autour des aventures de FG, un personnage archétypal qui, comme l’indiquent ses initiales, représente le symbole de la FuGue ou du FuGitif : « son document dit qu’il est né à Catamarca mais il dit qu’il vient d’Irak, ou plutôt de Syrie ». A priori, c’est un soldat qui rentre chez lui, en Argentine, le pays que ses parents ont fui. Nous ne savons pas pourquoi il est revenu ni pour quelle mission, mais, comme tout bon soldat, il porte le langage de la guerre dans sa tête. FG se méfie de tout et de tous et garde toujours un œil sur son environnement – tout signe se traduit par un indice, une menace, un danger. Cela l’amène à osciller, comme les théoriciens du complot de notre époque, entre traumatisme et délire.

La deuxième histoire, quant à elle, raconte le voyage d’une chercheuse dans la ville de Bordeaux pour recueillir des informations sur Albert Dadas, un célèbre patient psychiatrique du XIXe siècle atteint d’automatisme ambulatoire, une maladie étrange qui le conduit inconsciemment à marcher et à errer de ville en ville (une de ses longues promenades : Bordeaux-Moscou). À travers une sorte de journal de voyage ou de carnet de notes intitulé « Livre inachevé », elle recueille des indices et des anecdotes sur le promeneur fou, offrant tangentiellement au lecteur une vision critique – inspirée des travaux de Foucault – de l’hôpital psychiatrique, espace de contrôle et de discipline du sujet moderne.

Si FG est l’archétype du personnage liquide et fantomatique de notre époque, un esprit déséquilibré par les jeux vidéo et la surcharge d’informations, un schizoïde qui vit de faits alternatifs, un personnage, en somme, construit sur le mystère (on ne sait pas s’il est soldat ou terroriste, persécuté ou persécuteur), Albert Dadas, de son côté, représente symboliquement le sujet libre et désaliéné de la modernité, le fou qui ne supporte pas qu’on lui dise quoi faire, qui fuit les lieux de la discipline (hôpital, école, famille, usine, etc.).

Mal d’époque, de María Sonia Cristoff : l'art de la fugue

L’impulsion de la marche relève, pour Dadas, d’un geste de rébellion, de protestation contre le contrôle exercé par les institutions. Comme le montre une longue généalogie de marcheurs compulsifs – Rousseau, Thoreau, Nietzsche, Walser, Sebald, pour n’en citer que quelques-uns –, la marche est un moyen d’échapper à la stabilité et à la nécrose de la pensée, une invitation à la créativité et au rythme, une ouverture vers le paysage sous toutes ses formes, une manière de résister ou d’oblitérer la claustrophobie vers laquelle nous poussent les nouvelles pratiques de contrôle biotechnologique (télétravail, numérisation, réseaux sociaux, etc.).

Dans Mal d’époque, tout est en mouvement. Tout se déplace ou échappe à son moment : le temps, les protagonistes, leurs actions. Le roman commence par l’épilogue, ou, en d’autres termes, par la fin : « Je ne saurai rien de plus. D’accord, je n’insiste pas. J’ai perdu la notion des heures, des jours. Moi, ici, collée à cette cage. Posant des questions, m’efforçant de deviner. En vain. » Cette première phrase contient et signale le ton des deux récits et peut se lire à la fois comme une préfiguration de ce que le lecteur devra affronter, à savoir les doutes et les questions sans réponse des intrigues, et comme une poétique de l’autrice : l’écriture comprise et pensée comme un art de la fugue, un questionnement sans fin, une tentative de deviner quelque chose, en vain.

« Écrire déjoue toute définition, rompt toute clôture, engendre une fuite perpétuelle ponctuée de sauvages ruptures blanches, et ainsi le texte, dans la mesure même où il est troué, garde la trace de cet écrivain que l’on ne saurait assigner à résidence. » Ces mots de Roger Laporte dans son livre Fugue 3 (Flammarion, 1976) s’inscrivent dans la lignée de la poétique en mouvement qu’incarne María Sonia Cristoff. Une poétique qui, comme on peut le constater dans toutes ses œuvres (Mal d’époque ne faisant pas exception), tend à transgresser, tel un promeneur déchaîné, toutes les limites du genre, de la langue, de la fiction.

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