Qui contribue au savoir médical ?

En 2021, le livre de l’historien Jim Downs était publié aux États-Unis sous le sobre titre Maladies of Empire. How Colonialism, Salvery and War Transformed Medecine. Les éditions Autrement ont eu la mauvaise idée de vouloir mettre du soufre sur une histoire qui n’en méritait pas, en en changeant le titre, jouant honteusement sur l’actualité du covid 19 et les polémiques autour des effets positifs de la colonisation.


Jim Downs, Les origines troubles de l’épidémiologie. Comment le colonialisme a transformé la médecine. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Laurent Bury. Préface de Claire Fredj. Autrement, 360 p., 24 €


Le projet était pourtant tout autre : montrer, à partir de l’étude d’un siècle décisif en la matière (1756-1866), comment le savoir sur les maladies contagieuses et leurs modes de contamination avait été modifié grâce au développement de nouveaux modes d’observation lors de situations de guerre civile et d’aliénation esclavagiste ou coloniale. Malheureusement, c’est finalement le lecteur qui est troublé car le livre n’en est pas pour autant, contrairement à ce que Jim Downs aime à répéter, « consacré aux personnes réduites en esclavage, aux soldats conscrits et aux sujets de l’empire colonial » ; il demeure pour partie une histoire rêvée par manque de sources directes.

Les origines troubles de l’épidémiologie, de Jim Downs

Il convient de louer la préface de l’historienne française Claire Fredj – les préfaciers, comme les traducteurs et traductrices, sont des contributeurs trop souvent négligés ; que serait La raison graphique de Jack Goody sans la préface de Jean Bazin et Alban Bensa ? Dans un premier temps, la chercheuse recadre le sujet en rappelant les définitions successives de l’épidémiologie, depuis celle d’Hippocrate, au Ve siècle avant notre ère, jusqu’à celle proposée en 1968 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « l’étude de la distribution des maladies et des invalidités dans les populations humaines, ainsi que des influences qui déterminent cette distribution ». Rappelant que la période qui s’étend de 1750 à 1850 constitue la préhistoire de l’épidémiologie moderne, l’historienne indique que Jim Downs n’est pas le premier à s’intéresser à ce sujet ; citons le philosophe des sciences François Delaporte, l’historienne Anne Rasmussen, commissaire de l’exposition « Face aux épidémies » (qui ouvre cette rentrée aux Archives nationales), ou encore Guillaume Lachenal, spécialiste de la médecine coloniale.

L’intérêt de ce travail est d’abord le décentrement qu’il opère, car la majorité des travaux portent sur l’Europe. Downs dévoile en partie une histoire parallèle, au croisement de deux événements majeurs des Amériques : la traite des esclaves (des navires négriers aux plantations) et la guerre civile américaine. Le colonialisme, avec l’étude de certaines situations au sein de l’Empire britannique, est paradoxalement (compte tenu du titre français choisi) secondaire dans son analyse, qui ne révèle rien d’inédit puisque l’on savait, grâce à de nombreux travaux, que la très efficace bureaucratie de l’Empire britannique avait été déterminante dans le développement de savoirs aussi différents que la géographie, l’anthropologie, l’archéologie ou encore la médecine. Claire Fredj a tout à fait raison d’insister sur d’autres apports de l’étude de Jim Downs moins dans l’air du temps, et qui contribuent davantage à enrichir l’écriture de cette histoire.

Au premier rang d’entre eux, il y a l’importance de l’observation directe. On se souvient du plaidoyer d’Auguste Frédéric Dutroulau, dans son traité de 1861 sur les maladies des Européens dans les pays chauds, pour fonder une station aux Antilles : « il y a des maladies pour lesquelles il faut beaucoup voir pour bien voir ». Ce que l’historien américain montre, c’est que cette observation a consisté à retracer le chemin des maladies en menant des entretiens oraux, des questionnaires auprès des malades ou de leurs proches. On s’est mis à mettre en récit les épidémies, à en produire des narrations reliant des lieux à d’autres. Autrement dit, et c’est à nos yeux le plus passionnant dans cet essai, entre le milieu du XVIIIe et le XIXe siècle, ces formes d’observation inédites ont modifié la connaissance médicale grâce à des données quantitatives et qualitatives. De même, comme cela a été montré pour la chirurgie faciale pendant et après le premier conflit mondial en Europe, la guerre qui opposa l’armée des États-Unis aux confédérés des États du Sud conduisit à mettre en place une organisation de secours et de soutien aux blessés nordistes, déterminante dans la constitution de l’épidémiologie américaine – c’est sur le front que des savoirs médicaux sont produits, dans des situations extrêmes. La préfacière insiste aussi à juste titre sur l’intérêt de cet essai pour les figures « d’épidémiologiste non reconnues », principalement des femmes médecins ou encore des acteurs intermédiaires (notamment les blanchisseuses), décisifs dans la production de connaissances en cas d’épidémie.

Les origines troubles de l’épidémiologie, de Jim Downs

Si l’essai est convaincant sur tous ces aspects, il l’est beaucoup moins lorsque le chercheur américain « affirme » (sic) que ce sont « les personnes dont la santé, la souffrance et même la mort » sont en jeu, plus que les théoriciens, médecins et autres professionnels, « qui ont contribué au savoir médical ». Pousser ainsi le raisonnement était en effet tentant : sans les esclaves, les soldats, les prisonniers, les colonisés, sans la domination et l’enfermement, la médecine aurait été moins dynamique. Personne ne conteste le fait que les crises produisent des environnements favorables à des intensifications de savoir ; pour autant, il est difficile, voire impossible, de montrer que ce sont les victimes de ces crises il y a trois siècles qui sont les producteurs de ce savoir. Si l’hypothèse foucaldienne de subjectivation s’agissant du genre et des sexualités a été largement confirmée dans les archives, son application est ici plus que périlleuse. Jim Downs fait appel, sans jamais y revenir par la suite, au rôle qu’ont joué méthodologiquement dans son travail les théories féministes noires, de Hazel Carby et Saidiya Hartman, et ce qu’elles nomment « les subjectivités perdues ».

C’est oublier, à mon sens, que ces savoirs médicaux contribuent au renforcement du pouvoir. Si l’on partage le souci de réintroduire au centre du récit historique les dominés par le dépouillement des archives – c’est l’apport majeur de l’histoire populaire telle que Howard Zinn l’a développée –, il est difficile à la lecture des analyses de Downs de considérer que ces populations sont « coproductrices » de ces savoirs comme cela a été le cas au XXe siècle, notamment lors de la pandémie de VIH, à l’occasion de laquelle de nombreuses connaissances ont été produites par les personnes infectées.

On voit ici les limites d’une histoire qui ne dispose pour cette période (1756-1866) que des archives de la médecine (notamment de celles, passionnantes, de la Société d’épidémiologie anglaise). Downs ne peut que faire l’hypothèse d’une collaboration, elle est tentante ; si l’historien montre remarquablement le rôle ignoré des femmes – par exemple, celui de la savante britannique Florence Nightingale – dans l’évolution d’une épidémiologie moderne, et son élimination dans le récit historique de la discipline, les sources ne permettent pas d’établir les mêmes conclusions en ce qui concerne les esclaves, les soldats dans une cellule en Inde ou encore les pèlerins de la Mecque. C’est toujours un discours rapporté, médié par un médecin, un administrateur, un militaire.

La notion de population et le concept de biopouvoir auraient été bien utiles pour sortir de cette impasse. Les historien.ne.s ont montré leur pertinence pour la période postérieure ; plutôt que de vouloir partir en quête de l’histoire des héroïnes et des héros d’une histoire oublieuse, dont le récit-fiction ouvre chaque chapitre, il aurait été plus judicieux d’étudier, au ras des archives, les minuscules gestes de ces groupes de subalternes – au risque d’écrire un récit plus fragile.

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