Un projet poétique autobiographique, mythique et historique

Le grand poème de H.D. (Hilda Doolittle), Hélène en Égypte (1961), a déjà été publié en français en 1992 aux éditions de La Différence. Il reparait aujourd’hui aux éditions Corti dans une version revue par son traducteur, Jean-Paul Auxeméry, et accompagnée d’utiles « péritextes ».


H.D., Hélène en Égypte. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Auxeméry. José Corti, coll. « Série américaine », 352 p., 23 € 


Hilda Doolittle (1886-1961), Américaine mais ayant vécu en Grande–Bretagne, baptisée H.D. par Ezra Pound et déclarée imagiste par lui, commence sa carrière en poésie pendant la Première Guerre mondiale. Elle publie ensuite aussi de la prose (dont le récit de son analyse avec Freud) et de longues œuvres poétiques, Trilogie (1944-1946), Hélène en Égypte (1961), qui avaient l’ambition de rivaliser avec les grandes « épopées » américaines (Whitman, Crane, Pound…) et d’instaurer, dans le cas d’Hélène en Égypte, un dialogue avec les textes de l’Antiquité.

Hélène en Égypte, de H.D. : un projet poétique autobiographique

« La Guerre de Troie : l’enlèvement d’Hélène » (entre 1300 et 1350) © Gallica/BnF

Hélène en Égypte, qui fait environ 300 pages, est divisé en trois parties (« Palinodie », « Leukè » et « Eidolon »), comprenant six ou sept livres chacune, chaque livre étant lui-même composé de huit chants. Des indications en prose précèdent les chants, toujours composés de tercets en vers très courts. La « manière » du livre est celle d’un modernisme oblique et allusif ; elle est cependant de tonalité un peu mystique et plongée dans des références mythologiques et ésotériques. Le thème choisi se veut un contrepied à l’Iliade : Hilda Doolittle emprunte à Stésichore l’histoire d’une Hélène qui n’est jamais allée à Troie, mais a été amenée en Égypte par Hermès, et dont, seul, le double fantomal se trouvait parmi les Troyens. La guerre n’aurait donc été menée que « pour » une illusion.

La visée féminine, sinon féministe, de ce choix éloigne de l’épopée et permet au texte de se diriger plutôt vers la mise en scène lyrique d’une âme dont on comprend qu’elle est autant celle d’Hélène que de H.D. Les enjeux sont ceux de l’existence de la poétesse et de son époque (les conflits mondiaux qu’elle a vécus). Les hommes qui sont rencontrés ou évoqués, tout en étant Achille, Pâris, Thésée, Ménélas et Ulysse, « représentent » des hommes qu’elle a connus (Thésée « est » Sigmund Freud, Ulysse « est » Ezra Pound) ; ils introduisent ainsi à différents domaines de la culture antique ou contemporaine (la guerre, l’interprétation de l’inconscient, l’art…) sans faire sortir le texte de sa concentration sur la psyché et les rêves.

Hélène en Égypte, de H.D. : un projet poétique autobiographique

La lecture, faite sur la longueur, se heurte à plusieurs obstacles : l’absence de mouvement narratif ou dramatique, la fadeur d’un ton légèrement vatique accentué par la monotonie d’un vers très bref, et l’obscurité. Non que l’obscurité soit en elle-même un défaut, mais elle s’accentue au fil des pages, sans rien construire cumulativement, en laissant chaque moment vague et inachevé. La fin d’Hélène en Égypte est en quelque sorte un constat d’échec, elle signe l’absence de direction de la démarche poétique ; en effet, après plusieurs centaines de pages, le poème se replie sur le banal et ne parvient à offrir qu’une conclusion bien mince et bien décevante : « le secret est l’absence de secret […].
 Il y a un moment fini que nulle joie infinie ne peut disperser et que la pensée du bonheur passé ne peut tenter ni dissiper ». Hélène en Égypte apparait, de fait, comme un texte assez asthénique, exhibant les signes lettrés et mystérieux de son importance en lieu et place d’une authentique vitalité poétique.

Sans doute une partie de son projet était-elle intéressante : il se voulait épopée et poème lyrique, historique et autobiographique, sur la guerre de Troie et sur toutes les guerres, poème et prose, version féminine de sujets traités par les hommes… Mais il souffre des limites de la pensée de H.D., de la réduction de son matériau poétique et de celle de son spectre discursif ainsi que d’une absence de télos. C’est une curiosité littéraire, belle dans certains de ses passages, mais dépourvue de l’énergie qui lui aurait permis de conjuguer le personnel, le mythique et l’historique.

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