La France au moment Macron

À quatre mois de l’élection présidentielle française, nous voici à l’heure des bilans. Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely viennent à peine de publier La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie que paraît Le nouveau monde. Tableau de la France néolibérale. Les deux ouvrages, bien qu’ils aient, comme leurs titres l’indiquent, des orientations différentes, le premier se voulant issu d’un travail statistique rigoureux, le second relevant davantage de l’analyse militante, entendent dévoiler la réalité de la France d’aujourd’hui. Les patronages prestigieux sous lesquels ils se placent sont tout aussi éloquents : le premier se veut une actualisation du Tour de la France par deux enfants (1877), le second une reprise collective du Tableau de la France de Michelet (1833, 1861 pour la dernière édition révisée par l’auteur lui-même). Alors, géo(gallo)graphie contre bilan idéologique ?


Antony Burlaud, Allan Popelard et Grégory Rzepski, Le nouveau monde. Tableau de la France néolibérale. Amsterdam, 1 043 p., 29 €

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie. Seuil, 496 p., 23 €


Si cette opposition est trop simpliste dans sa formulation, on peut au moins affirmer que les auteurs réunis dans le volume Le nouveau monde semblent avoir fait leur cette remarque de Michelet au seuil de son Tableau : « il ne suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées [de la France], c’est surtout par leurs fruits qu’elles s’expliquent, je veux dire par les hommes et les événements que doit offrir leur histoire ». Si Fourquet et Cassaly cherchent à décrire la métamorphose de l’Hexagone survenue entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2010, pour les auteurs du Tableau de la France néolibérale, cette évolution n’a rien de naturel, mais elle est le fruit (pour parler comme Michelet) de politiques imposées par une idéologie : le néolibéralisme.

Le nouveau monde : un tableau de la France néolibérale

Paris (2021) © Jean-Luc Bertini

Plus de 80 auteurs, sociologues, politistes, historiens, comme de juste – mais on rencontre aussi des écrivains et des journalistes –, se partagent les fragments de la mosaïque (on pense à la « mosaïque de détails » dont parle Balzac, nécessaire pour décrire le monde moderne) qui finit par dessiner une France, comme dans le Fourquet-Cassaly, mutante. Et ce qui frappe d’abord, c’est la sécession des pseudo élites, ce que l’ouvrage n’hésite pas à nommer, avec juste raison, leur « séparatisme », déjà analysé par Christopher Lasch en 1995 dans La révolte des élites (Climats, 1996). Ceux-là mêmes qui légifèrent contre le « séparatisme » bafouent tous les jours l’esprit républicain par des lois qui ne garantissent plus l’égalité des citoyens et des territoires, principe cardinal de la République, qui au contraire amplifient l’inégalité, comme le documentent plusieurs contributions (droit du travail, urbanisation et transport, santé et alimentation, discrimination ethnique, législations sécuritaires). Le mouvement des Gilets jaunes, longuement analysé par plusieurs contributeurs, aura été une crise engendrée par l’« irrépublicanisme » croissant des pseudo élites.

Ce séparatisme d’en haut a pour conséquence la destruction de l’État, tel, justement, que la période moderne l’avait laborieusement conçu (du moins comme idéal régulateur toujours à poursuivre), comme institution de la liberté, garantie de l’égalité (impartialité, écarts proportionnés des conditions), les deux placées sous la haute protection de la fraternité, chargée de remédier aux défaillances dans l’effectuation des deux autres. Cet État détruit ou en démolition est reconfiguré comme « prestataire du tissu économique » (Grégory Rzepski), les fonctionnaires devenant des « collaborateurs », au sens que Günther Anders donnait à ce mot, irresponsables et inconscients des finalités recherchées. L’art même d’élaborer des lois est perdu au profit d’actes législatifs de circonstance, mal pensés et mal rédigés, les instances constitutionnelles marginalisées au profit d’« agences indépendantes » (Antoine Vauchez), voire de cabinets de conseil.

Au centre du volume, les responsables de l’ouvrage ont eu la bonne idée de rassembler, sous le titre « Le monologue des travailleurs », des entretiens avec des personnes de toutes conditions et de tous âges. Même si très peu de choses sont dites des conditions de ces entretiens – mais le livre n’a pas l’ambition d’être une actualisation de La misère du monde (Seuil, 1993) – et si le rôle d’« écrivain public », dont se réclament les auteurs, est complexe, ce dont ils ont parfaitement conscience, il reste que ces prises de parole rapportées sont précieuses pour éviter l’abstraction. Ces pages ne confèrent pas à l’ouvrage un « effet de réel » à bon compte, mais permettent au lecteur de se mettre à la place de ceux qui vivent à l’intérieur de ce Tableau de la France néolibérale, dans les conditions créées et imposées par le nouveau monde néolibéral que le livre s’attache à décrire. Ces entretiens donnent ainsi une chance de « crever l’écran des mots communs dans lesquels chacun vit et dit ses petites misères » (La misère du monde) : tout le chapitre intitulé « Comprendre » est à relire dans ce contexte. Par contraste, on est moins convaincu par la dernière partie nommée « Mythologies » (un écho à celles de Roland Barthes ?), composée de textes plus littéraires.

Le nouveau monde : un tableau de la France néolibérale

Si la construction de l’ouvrage est claire et efficace, le lecteur peut légitimement se demander parfois si, notamment dans les contributions qui font appel à l’histoire – ce qui semble de bonne méthode –, est bien identifié ce qui relève en propre de l’ère Macron (on hésite à employer ce terme, tant il renvoie à un passé monarchique, le « siècle de Louis XIV », et les sciences sociales nous ont suffisamment montré qu’il n’y a pas d’homme providentiel, seul, mais des groupes, des réseaux, des rapports de force, etc.). Nombre des transformations visibles aujourd’hui étaient en gestation avant la présidence Macron, à commencer par la continuité de son action depuis son intégration dans la commission Attali sous Nicolas Sarkozy et l’exercice de ses fonctions à l’Élysée, puis au ministère de l’Économie. Représente-t-il l’arrivée au pouvoir d’un « manager » porté par le « bloc bourgeois » (contribution de Bruno Amable et Stefano Palombarini), simple bon petit soldat accélérateur de processus qui viennent de loin et dans la formation desquels sa part de responsabilité est nulle ? Ou bien,  son emploi constant du mot « historique » (déjà stigmatisé par Klemperer dans LTI) – efforts « historiques » en ceci ou cela jamais consentis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale –, sa référence quasi eschatologique à un « nouveau monde » indiquant une volonté de rupture, sont-ils pure rhétorique vide, pour paraphraser le théologien Alfred Loisy (« on attendait le Royaume et c’est l’entreprise néolibérale qui est venue »), ou signe qu’il se passe quelque chose ?

Les concepteurs du volume ont choisi. Opportunisme mis à part, le « moment Macron » n’a pas de propre, si ce n’est d’être l’effet de la disparition de toutes les digues qui retenaient encore les tendances de fond de la vision du monde néolibérale. Les responsables du volume se demandent si, avec lui, un « seuil critique » a été franchi et laissent le lecteur en juger. Le saut qualitatif aurait été fait après des décennies de transformations quantitatives. Ainsi le « nouveau monde » macronien, loin d’accoucher d’une France rénovée, aura-t-il de façon irréversible changé le sens de toutes les institutions ; la réforme de l’État, de ses services, de l’école à l’hôpital, de ses instances de contrôle et de contrepouvoir, aura-t-elle été celle de sa transformation managériale ; la libération du travail, celle du capital ; ainsi la nécessaire action face au changement climatique se sera-t-elle traduite par un renforcement de la croyance techniciste ; ainsi la rénovation du débat démocratique aura-t-elle tourné au soliloque présidentiel devant un parlement affaibli et une rue interdite par des pratiques policières éculées. La « révolution » a-t-elle réussi ? Les oppositions (syndicats, partis, mouvements divers) ne parviennent pas à mordre sur la réalité – Gérard Mauger souligne la forte ambiguïté des mouvements de protestation qui se réclament de la démocratie directe, aucun contrepouvoir (presse, institutions de contrôle, justice) ne jouant correctement son rôle. Les jeux semblent faits. Si l’on en croit des auteurs comme Günther Anders, Ivan Illich ou Jacques Ellul, il y a beau temps que le seuil critique est franchi. Mais le seuil atteint et franchi, la situation peut se retourner : à quand les conditions de la constitution d’un « bloc des précaires » qui portent les « ébranlés » (Jan Patočka) au pouvoir (partagé) ?

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