Les économies urbaines : autrefois, aujourd’hui

Le capital dans la cité est une « encyclopédie critique de la ville » provinciale et internationale plus que comparatiste. Ses géographes se reconnaissent dans leurs grands ancêtres en sociologie qu’ils saluent, d’Henri Lefebvre à Pierre Bourdieu ; mais ils n’ont pas peur d’énoncer l’avenir, de montrer les forces en présence, de dire le modèle en marche et les nouvelles variables de notre domestication plus encore que de nos aspirations. On part ainsi de la cité désindustrialisée pour (ne pas) aller vers la cité rêvée, instituée sous diverses formes de contrôle social.


Matthieu Adam et Émeline Comby (dir.), Le capital dans la cité. Une encyclopédie critique de la ville. Amsterdam, 456 p., 25 €


Voilà un vrai livre de géographie, pluridisciplinaire, parce que la discipline est devenue l’« ogre géographe », pour parodier « l’ogre historien » de Jacques Le Goff, et parce que la vie et la ville s’observent sous différents biais qui s’entraînent, par-delà des protocoles et des questions épistémologiques propres aux différentes spécialités. Ce qui nous touche au plus près n’est pas seulement la phénoménologie du quotidien, même si elle mérite la plus vive attention ; on ne peut omettre ce qu’il en est de la plus-value et des inventions du capital immobilier dans un contexte d’amenuisement de la rente, thèmes résolument exclus de la plupart des sciences sociales contemporaines. Et peu importe que l’on parle de vues « complotistes » dès que l’on ne renonce pas aux efforts de compréhension : il faut bien penser que le même, les mêmes façons de faire et de voir, tout cela n’est pas qu’aléatoire ou fait de modes.

Remarquons d’abord que cette bonne trentaine (34) de jeunes chercheurs est d’abord féminine, on n’y compte qu’un tiers d’hommes (12), ce qui, malgré tout, fait sens : la géographie – qui, il est vrai, revient un peu dans les médias, depuis, dirons-nous, les Gilets jaunes – est une discipline dominée au sein des sciences humaines ; et il n’est pas étonnant que les sujets du quotidien, dévalorisés, et, a fortiori, marxisants et peu porteurs en termes de carrière, soient dévolus aux femmes.

Saluons une entreprise réussie, menée par une jeune génération qui répond et prolonge les travaux éminents de Michel Lussault, institutionnellement du même labo lyonnais EVS (Environnement, Ville, Société), qui regarde en humaniste la production de l’espace (L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Seuil, 2007) jusqu’au paradoxe des Hyper-lieux. Lyon – qui a reçu les anciennes ENS de Fontenay-Saint-Cloud dont le cheval de bataille était bien la géographie humaine – est sensible à toutes les ouvertures par-delà la confluence et l’axe rhodano-rhénan. Ces chercheurs sont nés à la science sous le vent du lac Léman et leur monde va de Lausanne à Vancouver comme à Melbourne, des friches industrielles américaines aux reconquêtes de tous les bords de l’eau dont les pontons sont désertés depuis un demi-siècle.

Cette génération, sensible aux questions écologiques, ne tait jamais les évidents contresens sociétaux dans lesquels nous nous engageons. On entre donc de plain-pied dans la ville néolibérale, pas seulement gentrifiée, de Grenoble à Barcelone, Sheffield et Lisbonne, mais aussi dans sa violence quand on exclut les « indésirables » par des grilles et des bancs sur lesquels les SDF ne peuvent s’allonger – comme à Paris –, et on a gardé le souvenir de la violence économique et sociale des dernières luttes ouvrières des villes du textile, à Fives, près de Lille, qui a aussi connu en 2000 les luttes des Mossley (une usine de mécanique). Les quartiers démolis et réinvestis en portent les traces, et il n’est pas jusqu’aux matériaux de démolition récupérés et aux façades maintenues qui n’engendrent une économie spécifique.

Matthieu Adam et Émeline Comby (dir.), Le capital dans la cité. Une encyclopédie critique de la ville

Oklahoma City (2017) © Jean-Luc Bertini

Ce sont donc des politiques de la ville sous influence(s) que nous allons visiter, et la force de ces analyses précises est de nous dire notre quotidien, car nous avons tous expérimenté ce « plus que vrai » que nous vivons, que nous avons vécu. Sommairement résumé, on pourrait croire que l’on feuillette un magazine informé ou progressiste. Non, c’est l’inverse : ces travaux de fond, sous une trentaine de chapitres, les alimenteront, d’autant que l’index thématique final et ses 139 entrées aide les enquêtes hâtives, et la bibliographie de presque quarante pages cite des articles souvent liés à la géographie « radicale » anglo-saxonne qui donne des sources primaires trop dispersées pour être bien connues.

De nouveaux phénomènes récurrents encadrent nos vies, mais ils veulent tous se vendre en donnant une image de modernité et de développement durable alors que, pour ce faire, ils s’emparent de la circulation de l’information ; et celui qui sait finit par alimenter le décideur dans la concertation voulue et organisée des administrations des villes, de leurs élus et des entrepreneurs de projets en quête de points de chute. Ainsi se font les grandes réalisations de la financiarisation qui doit creuser les manières d’accroître une rente immobilière difficilement au niveau d’avant 2008. Il faut donc soit condenser soit accroître des initiatives, inventer des chantiers, et maintenir l’état des choses par une présence intrusive.

Après la ville industrielle qui devait produire et avait ses banlieues, après la ville keynésienne qui devait pouvoir consommer et s’est étendue avec le triomphe de la voiture et de banlieues de plus en plus lointaines sous les trente glorieuses vers le pavillon désiré – plus que jamais célébré lors de nos confinements –, ce sont les villes en proie à la moindre productivité du capital et à la revendication capitaliste qui doivent gérer les niches de la plus-value forcenée. Ainsi invente-t-on la ville qui se reconstruit dans de vastes zones d’habitat populaire souvent immigré et à valeur foncière faible, que ce soit à Hambourg (Wilhelmsburg) ou à Roubaix-Tourcoing-Wattrelos afin de mieux ségréguer, trier et reléguer les populations qui ne peuvent accéder à la gentrification de la métropole.

Les espaces vacants, l’économie de la ruine, ne sont pas moins entretenus quand la dégradation programmée de quartiers qui pâtissent des délocalisations et des pertes d’emploi fragilise les populations ; beaucoup partent, ceux qui s’accrochent doivent liquider à bas coût et aux enchères et, en attendant, la location sous forme de taudis n’est pas moins lucrative ; des arnaques non moins « habituelles » passent, pour ceux qui croient accéder à la propriété, par les sociétés dites « Phoenix », du nom des pavillons inhabitables qui sont construits à la va-vite, et, dès la livraison, ces sociétés promotrices disparaissent, laissant les victimes sans recours devant des locaux inhabitables. Le contrôle et la ségrégation vont de pair, ruinant tout « droit à la ville » des indésirables et de ceux que l’on produit comme tels avec une certaine élasticité au fil des processus de légitimation et délégitimation.

Pour ceux qui évitent ces traquenards parce qu’ils sont solvables et appartiennent aux couches moyennes ou supérieures éduquées, la ville durable préconise des pratiques sociales parfaitement intégrées au capitalisme, qu’ils le veuillent ou non ; on y pratique les transports doux, le tri des ordures, on multiplie les panneaux photovoltaïques et les murs végétalisés. Ces lieux en marge des villes, ces éco-quartiers, se ressemblent et s’appuient sur des innovations techniques qui intègrent les réponses à la critique d’un urbanisme lié à de grosses opérations foncières et d’équipements.

Les couches supérieures, aux rêves de conquête et de domination, peuvent aussi privatiser la ville par la hauteur : la tour Australia 108 à Melbourne, haute de 317 mètres, marque un urbanisme de distinction. Fort de ses 100 étages, ce gratte-ciel comporte ses piscines privées et des lieux partagés non moins privés. Soumises ou non à des limites, ces tours reviennent en force après un temps de discrédit ; elles valorisent le foncier et quelques grands cabinets de prestige (Jean Nouvel, Rem Koolhaas, Zaha Hadid) deviennent des références de marque intégrées, à l’image des villes qui les ont appelés.

À la marge des villes reconquises, reconstruites, surtout si elles comportent quelque front de mer ou vue sur fleuve, se développe la nouvelle emprise des logistiques, essentiellement routières, non plus fluviales ni maritimes. Elles reprennent des friches industrielles, au service d’une économie absolument délocalisée ; ces plateformes pèsent économiquement au point de pouvoir ignorer et les riverains et les autorités politiques, dont le livre, à travers tous ses cas, montre soit l’insuffisance, soit la concertation et la coalition avec les financiers. Quoi qu’il en soit, la ville reste le lieu de capitalisations intenses, la crise financière de 2008 n’ayant fait que renforcer les phénomènes qui l’avaient produite. Par divers mécanismes, les titrisations précisément expliquées reprennent de plus belle, et les dix plus grosses sociétés mondiales de portefeuille vouées à ce secteur ont triplé de valeur entre 2008 et 2018.

L’imagerie qui se développe pour célébrer les villes fait aussi partie du dispositif, la performativité des images accompagne le marketing, car toute ville est en recherche de capital symbolique : les campagnes publicitaires font de Lyon la ville attractive pour les millennials et on désire y attirer les personnes aisées qui viennent en week-end. La course au slogan inventif et au graphisme choc a permis le succès du I love New York (1977), que Only Lyon (2007) ou encore cOPENhagen veulent imiter.

On sort de cette lecture rassuré de voir qu’on n’a pas eu la berlue en partant de nos propres constatations : je n’ai cessé de penser à Bordeaux alors que cette ville n’est, je crois, jamais citée. Cette lecture donne à voir ici ou là le même et le similaire, le monde commun en mal d’appropriation privée ; les processus de reconquête financière sans merci ne se modélisent qu’en fonction de la capacité des payeurs que nous sommes tous si nous ne vivons pas de cette rente ou à son service. Lourde tâche donc que d’imaginer une société alternative.

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