Esquif Poésie (4)

Poésie pour un printemps confisqué

Quatre recueils d’Ariel Spiegler, Cécile Coulon, Sophie Martin et Alexandre Bonnet-Terrile, ainsi qu’un essai autour du courage des poètes par Sophie Nauleau.


Sophie Nauleau, Espère en ton courage. Actes Sud, 80 p., 13 €


Dans son livre sorti en février dernier pour un Printemps des poètes vite muselé par le virus, Sophie Nauleau, qui dirige la manifestation (créée et animée par André Velter, à qui a succédé Jean-Pierre Siméon), a eu la belle intuition de célébrer le courage en rassemblant des poètes qui en ont fait preuve.

Certains d’entre eux connurent l’enfermement. Emily Dickinson, depuis la maison familiale qu’elle ne quitta guère, adresse au lecteur, en le tutoyant, une exhortation dans laquelle on entend l’expérience de la souffrance et l’élévation spirituelle : « Si ton Courage te fait défaut / Va au-delà de ton Courage ».

Esquif Poésie (4) : Sophie Nauleau, Cécile Coulon, Sophie Martin…

Théophile de Viau écrivit sa longue Plainte de Théophile à son ami Tircis durant les vingt-trois mois de son incarcération dans le cachot de la Conciergerie où séjourna Ravaillac avant d’être écartelé en place de Grève. Après avoir été libéré mais banni, il mourut d’épuisement et probablement aussi d’une poudre blanche qui lui fut administrée pour un sommeil dont il ne se réveilla pas. Il faudrait, écrit Sophie Nauleau, « honorer le brillant poète de cour adulé autant que le prétendu libertin condamné au bûcher ». Lequel prédisait : « Toute cette infamie accroîtra mon honneur. »

On trouve aussi dans cet essai le Syrien Adonis, le Franco-Chinois François Cheng, le Palestinien Mahmoud Darwich, l’Argentin Juan Gelman, le Tourangeau Yves Bonnefoy, le Parisien Gérard de Nerval ; quelques femmes, parmi lesquelles Catherine Pozzi et Alicia Gallienne, qui estimait, dans son livre L’autre moitié du songe m’appartient (récemment paru chez Gallimard dans l’édition de Sophie Nauleau, avec une préface de Guillaume Gallienne), que « le courage, c’est aussi renouveler le doute » ; une tortue qui prend son temps pour voyager sans se faire écraser (elle figure sur la couverture) ; un peintre qui célèbre le noir, Pierre Soulages ; une cathédrale récemment sinistrée…

J’en viens à présent aux trois poétesses et un poète que j’avais retenus pour fêter un printemps qui nous est interdit sinon depuis nos fenêtres, parce que leurs livres sortent du rang. Il se trouve en outre que tous quatre sont jeunes, ce qui n’est pas forcément une tare. La plus âgée a 34 ans, le plus vert en a 21.


Ariel Spiegler, Jardinier. Gallimard, 104 p., 11,50 €

Cécile Coulon, Noir volcan. Préface d’Alexandre Bord. Le Castor Astral, 150 p., 15 €

Sophie Martin, Classés sans suite. Flammarion, coll. « Poésie », 96 p., 17 €

Alexandre Bonnet-Terrile, Via Boston. Préface d’Olivier Barbarant. Le Castor Astral, 160 p., 14 €


Commençons par l’aînée, Ariel Spiegler, née à São Paulo, agrégée de philosophie, dont le savoir acquis ne nuit pas au talent poétique, au contraire, son talent surprend, enchante, par son irrévérence formelle, ses trouvailles, sa fraîcheur. Une autorité tranquille, sans pose aucune, une grâce, une grandeur, dont un seul poème ne pourra donner qu’une idée très partielle.

« Reviens petite musique de décembre.

Reviens berger

qui marches sur les plages

appeler deux frères en plein soleil,

reviens demander de l’eau, renverser les tables,

reviens sur un petit âne. »

Jardinier est son deuxième ouvrage.

Cécile Coulon a 31 ans, elle vit en Auvergne et a déjà publié sept romans qui lui ont apporté la notoriété. Noir volcan est son deuxième ouvrage de poésie. Elle écrit une poésie autobiographique proche de la narration, à la fois simple, directe (avec elle, « les poètes sont descendus de l’Olympe ») et rythmée par des refrains. Elle séduit par une indéniable sincérité et par une détermination qui est, davantage que de la hardiesse, l’expression d’une force intérieure.

« Elle m’a appelée tout à l’heure pour me dire

qu’on t’avait trouvé sur le canapé chez toi.

Un samedi matin. On t’a trouvé.

Elle m’a appelée pour me dire,

avec des épines dans la gorge,

je les sentais même si elle est sur une île et moi

dans un appartement de la rue Ballainvilliers,

elle m’a appelée pour me dire

que tu n’as ni l’âge, ni le corps,

pour mourir de ces choses-là. »

Extrait du poème « Rodolphe »

Esquif Poésie (4) : Sophie Nauleau, Cécile Coulon, Sophie Martin…

Sophie Martin a 33 ans, elle est bibliothécaire à Paris. Après deux brefs récits publiés sous un pseudonyme, elle fait son entrée dans le monde de la poésie avec Classés sans suite, une série de récits-poèmes, sur le thème de l’amour disparu, de l’attirance non réciproque, restitué avec humour, une apparente désinvolture et un vrai désarroi. C’est drôle et c’est poignant. Sophie Martin sait tenir en haleine les lecteurs, à défaut de garder ses amoureux.

« Je ne vais plus le voir

Je vais me refaire un peu de négligence moi aussi

Et j’irai à nouveau le chercher

Nous nous entendrons bien à nouveau

Comme avant

Ça ne nous mènera nulle part

Comme avant

Je vais me refaire un peu de courage

Il en faut pour aller nulle part

Pour rire sans solide raison

En attendant

Je suis très bien toute seule

À peine s’il me manque parfois quelqu’un à qui dire que je suis bien toute seule »

Extrait de « Quelques histoires avec Pierre Tisserant »

Alexandre Bonnet-Terrile a 21 ans. Via Boston (nom d’une rue de Rome) est son deuxième livre de poésie. De lui, Olivier Barbarant écrit dans sa préface : « Pas un mot qui déborde, qui bave, qui s’avachisse : cela tient. » Il y a dans ses poèmes une maturité, une netteté, une scansion moderne qui l’apparenteraient à Michel Deguy ou à Jacques Roubaud, dont il se réclame ; et qui tirent certains d’entre eux vers la maxime : « Quelqu’un devant le monde ; c’est temps de fin ; c’est moi. »

« Le tout et le n’importe quoi : qui sont la même chose et rassise et dangereuse ; ce dont il faut s’éloigner. Nous savons bien que la poésie est capable de tout : nul besoin d’accumuler les preuves. Réduisons notre terrain de jeu, ou ne le réduisons pas, mais donnons-nous des règles pour le parcourir ; cessons de nous complaire dans l’errance puisque cette errance perd chaque jour un peu plus de son charme et de son énigme.

Et redressons-nous ! Nous sommes tous bossus ! Et ces pieds qui traînent ! Allons ! Qu’ils trouvent la cadence et qu’ils la gardent ! Et ces nombrils, ces fesses, ces sexes aux quatre vents, couvrons-les avant que ça ne prenne froid ! »

Extrait de « Préface aux poèmes à venir »

Clôturons cette traversée express de quelques livres à ne pas oublier par une anthologie qui parcourt elle aussi à grands pas le paysage contemporain du poétique, sans tout citer, bien entendu. Avec quelques trouvailles réconfortantes.


Nous, avec le poème pour seul courage, 84 poètes d’aujourd’hui. Anthologie réunie et présentée par Jean-Yves Reuzeau. Le Castor Astral, 400 p., 15 €


Voici un poète, choisi parmi bien d’autres, pour quelques vers prémonitoires, bien que produits en d’autres temps, pour d’autres circonstances.

Esquif Poésie (4) : Sophie Nauleau, Cécile Coulon, Sophie Martin…

François Heusbourg, né à Paris en 1981, est poète, éditeur, traducteur, notamment d’Emily Dickinson.

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