Yves Bonnefoy, le dernier livre

Yves Bonnefoy est un écrivain inclassable, à la manière de ceux qu’il admirait, André Breton et Pierre Jean Jouve : à la fois du côté de la poésie, du roman ou de l’essai. Non pas un écrivain hybride, mais un écrivain qui couvre les deux grands champs de la littérature : la prose, la poésie.


Yves Bonnefoy, L’écharpe rouge, Mercure de France, 270 p., 19 €

Ensemble encore, suivi de Perambulans in noctem, Mercure de France, 140 p., 14,80 €


Ce qui me frappe, chez lui, c’est l’enracinement, l’appartenance, l’acceptation de l’origine, de la famille, des père et mère.

En retrouvant un manuscrit abandonné, L’Echarpe rouge (à ne pas confondre avec l’opéra d’Alain Badiou mis en scène par Antoine Vitez en 1985 sous le même titre), Yves Bonnefoy s’aperçoit qu’il doit non le reprendre et le poursuivre mais bien plutôt élucider les causes de son renoncement.

Ce qu’il commence à entrevoir en comprenant le rêve que relatait le manuscrit et dans lequel il est question d’un homme âgé et d’un hôtel particulier situé à Toulouse ; d’une femme encore jeune, qui dit : « C’est vous, c’est vous » à un homme déjà vieux ; d’une enveloppe remise et d’une écharpe rouge, tantôt portée par l’homme âgé, sur les épaules, et tantôt par la femme, pliée, entre ses mains. On dirait le début d’un roman policier.

C’en est un. Yves Bonnefoy va rechercher qui sont ces trois personnes ou ces trois personnages qui hantent son manuscrit. Et ce que signifie le rouge de l’écharpe.

Sa première conclusion, au bout d’une centaine de pages, est que le plus âgé des deux hommes est son père, le moins âgé lui-même, et la femme, sa mère. Quant au rouge de l’écharpe, il est le lien du sang qui unit les deux hommes ou peut-être « le rouge de l’être à dégager des grisailles de l’exister quotidien » ou encore autre chose qu’on ne sait pas encore.

Nous voilà embarqués dans une quête intime qui a tout d’une enquête, qui a aussi quelques aspects d’une psychanalyse, puisqu’il s’agit de découvrir le secret du silence de son père, Elie Marius, de sa mère, Hélène, et du sien propre. Yves Bonnefoy en connaît la pratique et il sait la marier, l’entrelacer à la littérature, comme Pierre Jean Jouve.

« Me mieux connaître, même mieux déceler pourquoi je le désire, pourquoi même je l’ai souvent entrepris (…) et il est temps maintenant, grand temps, que je me pose de vraies questions. »

Par ailleurs Yves Bonnefoy n’a cessé de balancer entre la fascination et la méfiance vis-à-vis du langage poétique et d’exprimer le lien étroit que ce dernier entretient avec les éléments de sa biographie. Il cherche à constamment éclairer l’un par l’autre, et ce faisant, à parvenir à la plus grande justesse possible. C’est particulièrement vrai dans L’Echarpe rouge où il évoque son père pour la première fois.

Tout au long de son œuvre et jusque dans ce dernier livre, il rappelle, analyse ce qui pour lui est essentiel : la distinction entre l’exclamatif (ce qui ouvre sur l’ailleurs) et le désignatif (ce qui nomme les choses, qui ne renvoie qu’à elles). L’abécédaire dans lequel sa mère le fait apprendre à lire métaphorise parfaitement cette distinction. « Succincts, rudimentairement coloriés, c’étaient des dessins au trait qui n’avaient pas l’ambition de savoir ce que les dictionnaires disent des choses, ils ne songeaient qu’à se prêter au regard sur le chien ou la maison ou un arbre de l’enfant qui se pencherait sur le livre. Et cet enfant revivrait en eux ce qu’a d’inné l’être au monde, simultanément découvrir l’existence des arbres, disons des arbres en général, et s’attacher à un arbre proche, le ressentir comme une amitié, une présence. »

Par la grâce des dessins de l’abécédaire, le visible est troué d’invisible. C’est ainsi que le poète naîtra et qu’il conservera sa vie durant la capacité de retourner à « l’intensité jamais oubliée de son origine », d’accéder à deux niveaux de parole, et « sous celui des articulations conceptuelles », de puiser « ces vocables au sein de la langue qui sont ce dont les religions se souviennent quand elles parlent d’un verbe. »

Le père, Elie Marius, privé d’instruction, occupé à construire des locomotives, n’a pas accès à ces vocables qui le raccorderaient à son être profond et qui lui permettraient de s’émouvoir, de désirer. Pour lui, « le monde se réifiait dans une parole qui, comme l’on dit, nommait les choses par leurs noms et ne laissait guère de place au regard qui s’attache à leur être et peut donc garder vifs ses souvenirs des années d’enfance. »

La mère, qui ne fut pas l’institutrice qu’elle rêvait d’être, suivit néanmoins suffisamment d’études pour être capable, à l’occasion de la naissance de son fils, de retrouver sa propre enfance, de renouer avec cette part de soi qui est « une sorte de petit jour » et qui permet de donner sens et unité à ce qui sans cela demeurerait désaccordé. Dans le cas d’Yves Bonnefoy, ce qui unit la mère à l’enfant et l’enfant à la mère est ce qui sépare le père de l’enfant et le père de la mère.

L’enfant, puis l’adulte qu’est devenu Yves Bonnefoy, se sent responsable de l’exclusion et de l’isolement du père. La mère s’était éloignée du père pour rejoindre l’enfant parce qu’il lui permettait de retrouver son origine, sa verdeur enfantine, alors que son époux l’en détournait. L’écharpe rouge qu’offre la mère contient ce don, celui des émotions premières, à ne jamais laisser tarir.

Primauté de l’enfance dans la vocation du poète, mais aussi « ambivalence à l’égard des mots — affection pour eux mais aussi méfiance, sentiment d’un apport mais aussi d’un leurre ». Le poète se tient tantôt sur le versant du leurre, tantôt sur le versant de la méfiance. Sa rencontre avec le surréalisme, et surtout avec Max Ernst, l’amène à se demander si les formulations artistiques et scientifiques ne tendent pas à voiler le gouffre qui nous effraie tant.

Du tableau de Max Ernst, La révolution de la nuit, et du souvenir de son père, il apprend que la poésie a pour vocation l’échange ; que la pensée conceptuelle qui « prive de s’ancrer dans la finitude fait de nous des rêveurs définitifs » ; et qu’au contraire la poésie doit appeler à « une création continuée » du monde.
La manière qu’a Yves Bonnefoy de penser constamment la poésie et son travail de poète en les articulant, les confrontant à son expérience intime n’enferme pas sa réflexion dans le particulier de sa biographie, elle fait lever en nous nos propres souvenirs, nous invite à penser, nous aussi, depuis notre passé et les images qui nous en restent.

L’écriture lui permet de « réparer » autant que de comprendre les fautes qu’il pense avoir commises vis-à-vis de ses parents, en leur reconnaissant, après coup, ce dont ils auraient eu besoin, « une part de la foi en soi », ce qui leur aurait permis une seconde naissance ; d’être présent à des situations passées, alors qu’il en était absent au moment où il les vivait, l’esprit engourdi, en état de latence ; d’admettre enfin que les parents ont besoin de leurs enfants comme les enfants ont besoin de leurs parents.

De la remémoration de textes passés, écrits depuis longtemps, comme Les Sables rouges, un récit à la fin manquante, évoqué dans L’Arrière-Pays, Yves Bonnefoy tire une magnifique méditation sur le comment vivre l’ici et le maintenant, sur la constatation que l’autre, le toujours perdu, peut à nouveau s’entrapercevoir, lors d’une seconde chance, ce qui est déjà beaucoup, même si c’est pour le perdre à nouveau. Fugitif instant, mais « la vie n’est jamais qu’un éclair qui ne s’immobilise que pour laisser entrevoir… de grands pays de sommeil étagés de toutes parts autour de nous dans la nuit ». Arrière-pays qu’Yves Bonnefoy n’a jamais cessé d’approcher, n’a jamais cessé de conserver au moins par l’écriture de pages comme celles-ci : « Je me demandais dans cet Arrière-Pays s’il n’arrive pas que nos lectures nous rêvent, faisant de nous les jouets de forces qui sont actives dans les phrases que nous lisons ; et s’il ne fallait pas “se réveiller de certaines pour mieux comprendre la vie”. La vie, et aussi les dialectiques de l’écriture, son pouvoir d’enchantement mais aussi de préparation, dans l’autocritique, à une “vraie” vie. »
Et, sans cesse, dans les livres d’Yves Bonnefoy, revient l’interrogation qu’aucune réponse n’arrive à satisfaire jamais : la poésie, la beauté d’une œuvre d’art, les images qu’elle produit, ne sont-elles que périls, ne cherchent-elles pas constamment à nous cacher le gouffre ? Écrire, est-ce accéder à un surcroît de vie, ou au contraire s’y dérober ?

Il y aurait tant à dire sur cette œuvre majeure. Et tant à lire, à apprendre d’elle. On peut commencer par ce dernier livre, L’Écharpe rouge, qui en reprend tous les thèmes, ultime retour à l’origine, au père et à la mère, qui boucle ainsi la boucle dans la beauté et la lucidité. Oui, Ensemble encore, titre du volume conjoint, et bouleversante invitation au souvenir, de la part de celui qui s’apprêtait à partir.

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