Décamérez ! Au fond du trou (j11)

Du néologisme verbal décamérer : « sortir de sa chambre en restant confiné ». Onzième jour de confinement : « bouche sépulcrale d’égout bavant boue et rubis ».

André La Pierre avait des écuries. Un beau matin, il se rendit à Naples pour acheter des chevaux au marché. Pour montrer qu’il était solvable, il sortait à tout bout de champ son épais portefeuille.

Deux courtisanes — une sicilienne ravissante, flanquée d’une femme plus âgée — avaient bien vu l’objet. La vieille femme alla se jeter à son cou, simulant des retrouvailles qui embarrassèrent le jeune homme. Par politesse, il déclina l’adresse de son hôtel et l’invita à lui rendre visite. Au soleil couchant, par l’intermédiaire d’une jeune messagère, elle lui fit alors savoir qu’une aimable napolitaine voulait absolument le rencontrer en secret.

André se prit pour Adonis : il vola au rendez-vous et se retrouva à frapper chez la Sicilienne, qui l’accueillit les bras grand ouverts. Elle le pressa contre elle, resta un moment silencieuse, puis fondit en larmes en le couvrant chastement de baisers.

Décamérez ! Au fond du trou, ou bouche bavant boue et rubis (j11)

© Gallica/BnF

La chambre était parfumée de roses, et de fleurs d’oranger.

« Ne sois pas surpris par les larmes et les caresses d’une inconnue, André. Mon André, je suis ta sœur ! La Pierre – ton père, et le mien – fit autrefois un long séjour à Palerme. Ma mère, d’ascendance noble, était veuve, alors. Elle tomba folle amoureuse de lui. Ils ne se quittaient plus. Ma mère eut une petite fille. Quelque temps après, notre père dût quitter l’île : il partit (je n’étais encore qu’une enfant), nous laissa sans nouvelles de lui.

Critiquer le passé est bien plus simple que de le réparer.

Ma mère, qui était d’un milieu aisé, prit un soin particulier de mon enfance. Elle se remaria. Pour des raisons politiques, la famille fut contrainte de quitter Palerme. Nous nous sommes exilés, à Naples, avec le peu de biens que nous avons pu emporter avec nous. On nous a logés et dédommagés un peu de nos pertes. Mon mari reçoit une pension décente pour assurer notre subsistance. Et maintenant, grâce à Dieu, je retrouve mon cher frère ! ».

Elle se tut. Larmes, chastes baisers.

André se souvenait que son père était allé autrefois à Palerme ; il ne blâmait pas sa faiblesse ; il était touché. « Jamais il ne nous a parlé de vous, madame ! Je suis heureux d’avoir une sœur si attachante. Je ne suis qu’un petit marchand, je ne connais personne ici ! Ce cadeau du destin m’enchante ! Mais comment saviez-vous que j’étais à Naples ? » Elle l’avait appris d’une vieille connaissance de son père : il lui avait paru plus décent de l’envoyer chercher que de se précipiter à son hôtel. Son mari, hélas, était en déplacement.

Elle lui servit du vin de Grèce (beaucoup), des confitures. Il faisait chaud. L’heure du dîner approchait : il voulut rentrer à l’hôtel. Elle s’en offusqua, insista, eut raison de ses résistances. On se mit à table.

Le dîner fut exquis, il mordit sur la nuit étouffante.

À cette heure, un étranger ne pouvait pas aller seul dans les rues de Naples : elle l’installa dans sa belle chambre parfumée. Il se déshabilla, voulut se rendre aux toilettes, bien sûr, avant de se coucher. Les latrines se trouvaient dans un coin de la chambre, dans un réduit qui donnait sur l’extérieur. Elles étaient faites d’un trou très profond, simplement couvert d’une planche, qui avait été déclouée.

Splash ! Il mit le pied dessus et tomba dans le trou.

La Sicilienne se précipita dans la chambre, ferma la porte, fouilla les vêtements, trouva le portefeuille. Lui, couvert de merde, parvint en tâtonnant à sortir du cloaque et se retrouva dans la rue. Il revint à la porte de l’immeuble, frappa de toutes ses forces, les larmes aux yeux. Hurla. La vieille parut à la fenêtre en baillant, et l’envoya chez les Grecs. Il reçut des menaces et comprit son malheur.

Il retourna à son hôtel en passant par la mer, pour y laver sa puanteur. En chemin, il rencontra deux bandits qui étaient sur un coup : la veille on avait enterré l’archevêque, un rubis de cinq cents ducats d’or au doigt — ils allaient profaner le tombeau. Voyant l’état d’André, ils eurent pitié de lui, le recrutèrent.

André suivit, promenant son odeur atroce.

Sur la route de la cathédrale, ils firent halte au puits : ils l’attachèrent à la corde, le firent descendre dans le fond pour le laver de pied en cap. Soudain : une patrouille ! Les deux voyous décampèrent : encore au fond d’un trou… Les soldats, voulant se désaltérer, remontèrent la corde et jugèrent au poids que le sceau était plein.

André débarbouillé surgit sur la margelle. Aussitôt il s’enfuit pour aller à l’église.

Décamérez ! Au fond du trou, ou bouche bavant boue et rubis (j11)

Fresque de la Villa des Mystères, à Pompéi

Les deux lascars déplaçaient la dalle du tombeau : André, bonne pâte, fut chargé de descendre chercher le trésor. Il commençait à comprendre ses semblables. Alors, dans le caveau, il prit l’anneau et le cacha, puis il prit la mitre, les gants, la crosse — en un mot, il dépouilla le prélat. Il donna le tout aux deux autres, mais garda le rubis pour lui. Furieux, les deux voleurs remirent la dalle en place et l’entombèrent vivant. Pauvre André, 6 pieds sous terre ! Il était pétrifié.

Plus tard dans la nuit, on tournait autour du tombeau. André vit bouger la dalle, entendit discuter : lorsqu’il vit descendre un homme, il tira de toutes ses forces sur les jambes ! L’autre poussa un hurlement de terreur, remonta illico et détala avec ses complices sans demander son reste.

La voie était libre.

André disparut comme une ombre.

Il courut longtemps au hasard des rues, beau rubis en poche.


En attendant Nadeau s’est proposé d’héberger ce « néodécameron » abrégé : Décamérez ! est une traduction recréatrice improvisée, partagé avec vous au jour le jour, pour une drôle de saison.