Cendrars à l’agrégation

Eh oui ! même Cendrars ! Il arrive toujours un moment où tout grand écrivain, fût-il demeuré un demi-siècle dans une sorte de marginalité, au moins du point de vue académique, finit par tomber dans le chaudron des concours !


Sylvain Dournel et Claude Leroy, Blaise Cendrars. L’homme foudroyé. Atlande, 268 p., 19 €


Il faut dire que l’œuvre de Blaise Cendrars semble décousue : de très brefs mais éclatants débuts comme poète de la modernité, avant septembre 1915, la blessure en Champagne et l’amputation de la main droite ; une apparente dérive vers le journalisme populaire jusqu’en 1940 (à cette époque les textes majeurs restent inédits ou confidentiels) ; enfin, la reprise torrentielle de l’écriture « rhapsodique » en 1943, pour une prodigieuse tétralogie dont L’homme foudroyé, publié en 1945, constitue le premier volet.

Rien d’excessif, donc, à affirmer qu’il fallait un découvreur singulièrement perspicace – et un « horrible travailleur » – pour faire sortir des limbes le romancier secret, inspiré jusqu’au délire, magnétique, chamanique, que Cendrars, homme de feu et de cendres, nouveau phénix, est pour nous aujourd’hui. S’il n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer et en fait c’est ce qui s’est produit : entouré de sa fidèle équipe de Paris X-Nanterre, Claude Leroy a inventé Cendrars.

Sylvain Dournel et Claude Leroy, Blaise Cendrars. L’homme foudroyé

Blaise Cendrars en uniforme de la Légion étrangère, peu de temps après son amputation de la main droite (1916)

Confier à ce découvreur le soin d’initier à Cendrars la horde hirsute, prématurément vieillie par l’étude, héroïque et hagarde, de ceux qu’on nomme – mi compassion mi sarcasme – les « agrégatifs », c’était donc la seule option possible. Mais en forme de gageure. Car Claude Leroy n’est pas seulement un spécialiste, par ailleurs doté d’une plume élégante et alerte, d’un flair pleinement littéraire des textes. Il montre aussi dans l’investigation, le recoupement des indices (les mystères de Cendrars ont fait l’objet d’une véritable enquête policière d’au moins deux décennies), une imagination créatrice – étayée sur les preuves formelles les plus solides – qui a transformé le rocailleux bonhomme neuchâtelois, le bourlingueur invétéré, le contempteur proclamé des mangeurs de livres et autres grosses têtes prétendument coupées du réel, en ce qu’il était vraiment : un intellectuel raffiné, un rat de bibliothèque, un chevaucheur de comètes, en somme un authentique écrivain. Et cette résurrection, on s’en doute, ne va pas sans hypothèses minutieusement construites, suppositions d’abord hasardées, hésitations et remords. En somme,  Cendrars est un auteur difficile. Mais Leroy, son exigeant exégète, ne l’est pas moins.

On pouvait donc craindre que le timide impétrant au plus haut titre de l’enseignement français ne fût complètement englouti dans les débris issus de l’explosion qui déchiquette L’homme foudroyé. Honnêtement, je crois qu’il n’en est rien, la clarté d’exposition de Leroy étant bluffante. Il n’en demeure pas moins que je souhaite de la chance aux candidats si le sujet d’une des épreuves clé du concours de l’agrégation de lettres modernes tombe sur Cendrars. Il leur faudra une vraie appétence pour la littérature « pointue », chose du monde le plus inégalement partagée, pour révéler quelque personnalité non moutonnière et utiliser cette remarquable étude sans la copier servilement.

On me pardonnera de ne pas parler de la seconde moitié du livre, celle qui traite de « l’épreuve de français moderne et contemporain ». Son excellente technicité, qui relève de ce qu’on nommait autrefois « grammaire et philologie », ne s’adresse qu’à des linguistes potentiels.