R.I.P. don Quichotte

Andrés Trapiello est connu notamment pour avoir traduit Don Quichotte en espagnol – notre euphorie à l’avènement d’un nouveau Pierre Ménard doit être tempérée par la précision suivante : il s’agit du castillan moderne. Andrés Trapiello a tenté une autre pirouette ménardienne en s’inspirant, pour son espagnol, de la version française signée Aline Schulman : façon de rendre hommage à Borges, pour qui le Quichotte original semblait être une mauvaise traduction de l’anglais.


Andrés Trapiello, À la mort de don Quichotte. Trad. de l’espagnol par Alice Déon. La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon », 496 p., 8,90 €

Andrés Trapiello, Suite et fin des aventures de Sancho Panza. Trad. de l’espagnol par Serge Mestre. La Table Ronde, coll. « Quai Voltaire », 464 p., 24 €


Depuis le jour de sa première sortie calamiteuse, don Quichotte n’a cessé de faire des petits, s’engendrant lui-même en suivant les procédés d’une reproduction asexuée – peut-être alors parthénogénétique, ou bien par division cellulaire, telle une amibe du Siècle d’or. On le sait, avant la deuxième partie du Quichotte, don Quichotte avait suscité un autre don Quichotte, double vénal, plagiaire à la triste figure, l’œuvre d’un certain Avellaneda, assez malin ou naïf pour vouloir profiter d’un succès d’édition – on pourrait faire remonter à cet Avellaneda certaines pratiques éditoriales et littéraires d’aujourd’hui. Dans la deuxième partie de Don Quichotte, don Quichotte se confronte au pseudo Quichotte du pseudo Avellaneda : ça se passe dans une auberge sous la forme d’une lecture, voilà pourquoi, au lieu d’une bataille d’ombres cliquetantes et de bruits de vaisselle, le duel donne lieu à une critique du faux Quichotte par le vrai (il trouve qu’il manque singulièrement de style). Des années plus tard, Nicolas Gogol voudra affronter un second Gogol à Pétersbourg, mais c’est une autre histoire.

Depuis Avellaneda, Don Quichotte a inspiré d’autres avatars, sous forme de suites –  comment dit-on en castillan moderne ? sequels, reboot, spin-off, cross over ou variations sur un même thème – et des adaptations, comme le Quichotte chauffé à blanc d’Orson Welles. Éric Pessan proposait il n’y a pas longtemps son Quichotte ; Kathy Acker, trente ans plus tôt, en faisait une femme ; Salman Rushdie fait maintenant cavaler le sien en Chevrolet ; à son tour, Andrés Trapiello propose une suite aux aventures, prenant la parole à l’endroit où Cervantès s’était tu. Comme on peut le constater, la plupart ne semblent pas respecter les dernières volontés de Sidi Ahmed Benengeli, à savoir laisser « reposer dans sa tombe la carcasse fourbue et décomposée de don Quichotte ». Presque tous comptent bien outrepasser l’avertissement de Borges à propos de « ces livres parasitaires qui situent le Christ sur un boulevard, Hamlet sur la Canebière ou Don Quichotte à Wall Street ».

Andrés Trapiello, À la mort de don Quichotte

En période de pénurie, il faut sans doute se réjouir de toute cette abondance – « quand j’entends ces histoires, je ne tiens plus dans ma peau », avoue d’ailleurs un personnage dans la première partie des aventures de l’ingénieux hidalgo. Certes, la toute première phrase du premier chapitre de À la mort de don Quichotte (2005) donne plutôt envie de rejoindre à nouveau sa peau pour s’y blottir : « À l’instant où elle entendit ce soupir si profond, la gouvernante, retournée à la cuisine préparer une soupe aux légumes, lâcha ses casseroles et courut, affolée, rejoindre les autres » – mais quel auteur castillan ne tremble pas au moment de composer son incipit ? Bienveillant, gourmand et bonne pâte, entièrement disposé à se laisser entraîner par le romanesque, le lecteur poursuit sa promenade et découvre ceci en page 14 : « Cette nuit-là, Sancho Panza se dit que la vie était étrangement faite, car de toutes les nuits passées avec don Quichotte, dans des auberges, des châteaux ou à la belle étoile, c’était la première fois que lui, d’habitude si prompt à s’endormir, passait une nuit blanche, alors que son maître, qui avait passé toutes ses nuits, ou presque, à veiller […] dormait comme un bienheureux ». Puis ceci, page 29 : « Aussi, le jour même de sa mort, l’histoire du chevalier en réveilla-t-elle cent autres, en faction à ses côtés, n’attendant que ça, d’être racontées, et qui sans lui seraient restées éternellement dans leurs limbes. » Puis page 142 : « Et là, par-dessus la grande table de cuisine qui les séparait, virevoltant d’une paire de lèvres à l’autre, les sous-entendus dansèrent la sarabande, s’embrasant en l’air telles des flammèches et incendiant les joues. » Plus loin encore : « Antonia eût même juré que les battements agités de son cœur effrayaient les pigeons. Mais non. » Page 345, l’auteur n’a toujours pas renoncé à son style, ce qui est au moins une preuve de persévérance : « Toute la grâce de ses dix-neuf ans s’échappait comme un bouquet de roses de son décolleté et ses yeux brillaient d’un tel éclat qu’il n’était pas facile de rester à ses côtés sans être ébloui. » Le livre nous offre également, page 45, une « date immarcescible » (il s’agit du 5 juin 1614) : sans doute le jour où l’éléphant irréfutable de Vialatte se rend au marécage définitif de Manganelli.

Bien sûr, il est trop facile de soupçonner Andrés Trapiello d’avoir emprunté quelques-unes de ses meilleures tournures au Prosper Brouillon d’Éric Chevillard (« le son lugubre des pelletées de terre sur le cercueil ne parvenait pas à couvrir le tremblotement des étoiles du soir à peine sorties de leurs repaires »). Ceci dit en passant, l’auteur signale au chapitre IV que don Quichotte avait promis à son écuyer le gouvernement d’un archipel : cet archipel n’existe que dans la version française d’Aline Schulman, Cervantès parlant d’une île ; les noms « Tiretoidela », « Cheviligneux » et « Sidi Ahmed » proviennent de la même source (traduction publiée au Seuil en 1997).

Il a fallu mille deux cents pages à Cervantès pour faire mourir son don Quichotte, le temps de quelques fugues et d’un dernier testament ; Andrés Trapiello a lui aussi visiblement un peu de mal à escamoter son chevalier, même s’il promet dès le titre de raconter un après tout aussi picaresque. Ainsi, don Quichotte ne cesse de trépasser au cours des premiers chapitres : page 9, page 20, page 24, page 30 (« Don Quichotte mourut par une journée d’une chaleur écrasante »), page 31 (« Don Quichotte mourut ce matin-là »), page 46 (« Don Quichotte mourut dans une chambre »), et page 49 (« Après cela, don Quichotte ne dit plus rien, il s’éteignit en deux jours »).

Ces reprises d’un même motif pourraient permettre des variations, selon divers points de vue ; mais l’auteur préfère renoncer à la virtuosité facile de Mankiewicz pour faire preuve, plus courageusement, d’un art de la redite et de la confusion – et si Quichotte agonise tantôt en neuf jours, tantôt en trois, tantôt en deux, tantôt en l’absence du médecin, tantôt sous son regard ; si sa mort est constatée par le barbier au premier chapitre, par la nièce au deuxième, à nouveau par le barbier (mais avec le médecin) au chapitre V ; si Sancho Panza entre dans la chambre du défunt et tombe à genoux tout en restant recroquevillé dans un coin ; si on sait et on ne sait pas de quoi souffre Quichotte ; si sa mort ne prend personne de court page 15 (« ils s’étaient fait à l’idée ») et étonne tout le monde page 24 (« personne n’eût pu imaginer don Quichotte malade ») ; s’il fait les cent pas du matin au soir tout en passant la journée prostré au lit, s’il distribue son argent à tout-va mais doit en emprunter à tout le monde, et s’il donne par moments l’impression d’être une sorte de chat de Schrödinger à la fois mort et vivant, c’est sans doute parce que « dans cette histoire, on n’a pas besoin de savoir comment les choses sont arrivées, elles s’enchaînent telles les cerises, peu importe l’ordre, elles arrivent comme ça, comme dans la vie, et une fois qu’elles sont arrivées, on ne peut plus revenir en arrière ».

Certes, mais on peut s’arrêter là ; c’est ce que ferait le lecteur paresseux – comme le chroniqueur abattu, d’autant qu’il a toujours eu du mal à enchaîner les cerises. Ce n’est pas ce qu’a fait Emmanuel Hecht, des Échos, puisqu’il nomme ce roman « une prouesse », avant de faire cette confidence : « il n’y a pas d’autre mot ». Preuve qu’on peut dire beaucoup avec un vocabulaire réduit.

Andrés Trapiello, À la mort de don Quichotte

Andrés Trapiello © Carlos Lujan

Allons, encore un petit effort : au chapitre IV, Andrés Trapiello déclare ceci à propos de don Quichotte : « Les histoires de chevaliers errants et tout le tintamarre dont il a beaucoup été question ne furent qu’un prétexte » : hypothèse sobrement provocatrice dont on pourrait tirer un livre entier, ou bien un paragraphe. Au lieu de ça, l’auteur s’impose un devoir plus humble : consacrer l’essentiel de son chapitre à une paraphrase du Quichotte : la première sortie, l’autodafé, la deuxième sortie (« des personnages sans histoire apparaissaient si soudainement qu’ils disparaissaient avec une histoire »), les premières batailles, les coups donnés et les coups reçus. « Les aventures liées à cette brève sortie devinrent très célèbres, surtout celle des moulins à vent », précise Trapiello, pour ceux qui auraient confondu jusque-là don Quichotte avec Sherlock Holmes. On le sait, toute paraphrase est potentiellement une amélioration ; l’idée d’une faveur probable a sans doute incité Andrés Trapiello à tenter sa chance – après tout, c’est humain, et même si ça ne l’était pas, ce serait pardonnable.

Comparer le don Quichotte de Trapiello à celui de Cervantès est une révélation : Cervantès écrit par exemple : « Comme j’aime beaucoup lire, même les bouts de papier que je trouve dans la rue, je me laissais aller à mon penchant et pris un des cahiers que le garçon s’apprêtait à vendre. » Écrites distraitement, ces trois lignes ne sont là que pour justifier l’improbable achat d’un manuscrit. Trapiello écrit en revanche : « Cervantès avait une passion pour tout ce qui touchait aux papiers. S’il en trouvait un par terre, il préférait s’arrêter et le ramasser en pleine rue que de ne pas le lire. » À notre époque du livre numérique, cet éloge du papier est une audace dénuée de toute nostalgie ; par ailleurs, parler de ce qui touche au papier souligne avec tact la matérialité de la chose, ce que Cervantès néglige. De plus, Trapiello prend soin de signaler que l’amateur de papier s’arrête puis le ramasse avant de le lire : le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être sensible à cette logique locomotive ; il faut noter enfin avec quelle subtilité le mot rue est doublé par les mots par terre, qui manquaient à l’original. Et là où Cervantès écrit : « Au nom de Dulcinée du Toboso, je restai frappé de stupeur », Trapiello choisit d’écrire : « Le cœur de Cervantès, à la seule mention de ce nom, se mit à battre à tout rompre » – on en déduit que le progrès en art existe.

Pour le reste, le livre fait défiler l’ensemble des personnages des deux parties de Don Quichotte, y compris le duc et la duchesse ; Trapiello prouve qu’il sait son Quichotte, et semble avoir choisi l’exhaustivité comme un critère d’excellence ; au chapitre XX, un débat s’engage comme de bien entendu entre partisans du Quichotte de Cervantès et partisans du Quichotte d’Avellaneda ; de tout cela résulte un surcroît de pages consciencieusement remplies : la dramaturgie s’y dilue comme elle le fait au cours de ces séries télévisées en cent vingt épisodes – ce qui est naturel, s’agissant d’une suite.

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