Le roman d’un renégat

Dans un chapitre d’Amère patrie intitulé « Entre l’Ouest et l’Est – Apories des histoires de ghetto de langue allemande », W. G. Sebald rappelle l’existence de Karl Emil Franzos (1848-1904), qui répétait qu’une immense soif de savoir l’incitait à sortir du ghetto et qui, faisant l’apprentissage de l’allemand, abandonna le yiddish, tenu, dit Sebald, « pour un jargon perverti ». Son grand roman, Sender le bouffon, paraît en français.


Karl Emil Franzos, Sender le bouffon. Trad. de l’allemand et préfacé par Laurent Cassagnau. Circé, 608 p., 29,50 €


Dans la préface à ce poignant chef-d’œuvre qu’il rédigea en juillet 1893, Franzos précise, avec une ironie mordante, qu’il est né « sur le territoire russe, dans le gouvernement de Podolie, dans une maison forestière qui se trouvait contre la frontière autrichienne ». Il ne confie pas que ses ancêtres, juifs séfarades, s’appelaient en réalité « Levert ». La Galicie étant alors sous administration autrichienne, il leur fut imposé de changer de nom.

Karl Emil Franzos, Sender le bouffon

Karl Emil Franzos (1878)

Éduqué par son père dans l’idée que sa véritable patrie était à chercher en Europe occidentale, il vit son salut dans la passion d’apprendre et d’assimiler la culture allemande. Il avoue dans sa préface avoir grandi comme sur une île : « La confession et la langue me séparaient de mes camarades de classe tout comme des autres garçons juifs. » Après avoir étudié le polonais et le latin à l’école de la bourgade, et reçu de son père un enseignement de l’allemand, il entra au lycée de Czernowitz (la ville de Paul Celan qui, dans Le Méridien, dit se souvenir de Karl Emil Franzos comme étant l’éditeur de la « première édition critique des œuvres complètes de Georg Büchner »). Ainsi que nous le rappelle Laurent Cassagnau, son excellent traducteur, dans son introduction à Sender le bouffon, celui que Paul Celan nomme son « compatriote » portait un regard peu amène sur les Juifs de l’Est, désignant ces confins de l’Europe orientale – Galicie, Podolie, Bucovine – du terme méprisant de « Semi-Asie ».

Le roman, qui n’évite pas certains clichés qu’on aurait crus calqués sur les caricatures antisémites, décrit en vérité, selon Laurent Cassagnau, « une Galicie figée dans ses croyances et ses superstitions » ; si Franzos « évoque le clivage entre hassidim, juifs exaltés et mystiques, organisés autour de leur “rabbins miraculeux”, et les mitnagdim, doctrinaires se consacrant à l’étude du Talmud et s’opposant à la joie enthousiaste des hassidim, il insiste surtout sur l’obscurantisme et la crédulité de ces derniers ». On dirait que Franzos, en écrivant sur Sender, ouvre les yeux sur ses failles : « Je faisais preuve, admet-il dans sa préface, de beaucoup d’enthousiasme à l’égard du judaïsme, mais j’avais une vision très réduite de la vie réelle des juifs autour de moi. »

Karl Emil Franzos, Sender le bouffon

Terminé en 1893, mais ne devant paraître qu’au début du XXe siècle, au lendemain de la mort de Franzos, Sender le bouffon conte les aventures, en 1852, de Sender Glatteis, qu’à Barnow, petite ville imaginaire de Galicie, tout le monde surnomme « Sender le pojaz », Sender le paillasse, le bouffon, fils de Mendele Glatteis, Mendele le « schnorren », le vagabond, le mendiant.

Élevé par une robuste mère adoptive qui rêve pour lui d’une vie convenable et d’un bel avenir, Sender passe beaucoup de temps à la bibliothèque de la bourgade, lit avec enthousiasme Lessing et Schiller, se découvre une vocation théâtrale, veut pour cela se rendre à Czernowitz. Après avoir réfléchi à tous les paradoxes du comédien, il n’a qu’une ambition : partir dans le vaste monde pour se faire acteur. Lui qui a oublié le peu de connaissance qu’il a du yiddish, et qui s’est immergé dans la culture allemande au point de redouter de passer pour un renégat, coupe ses papillotes, raccourcit son caftan et se dit que l’art vaut tous les sacrifices. Une fin tragique couronne la carrière à peine commencée d’un jeune homme pétri de contradictions.

Franzos voulait étudier la philologie et devenir professeur. Mais il n’obtint pas la bourse qui lui aurait permis de réaliser ses vœux : elle n’était pas accordée aux Juifs. Il commença par écrire des nouvelles, auxquelles Sebald fait allusion dans Amère patrie. Il ignorait, dit-il, que sommeillait en lui un écrivain qui « raconterait la vie du ghetto et en décrirait la culture ». En écrivant l’histoire d’un amuseur à la fois exalté et horrifié à l’idée d’être un traître à ses origines, Karl Emil Franzos se révèle aussi un prophète au rire grinçant, qui fait provisoirement oublier le pire, dont il a le pressentiment.