Entretien avec James Frey

Le nouveau roman de l’auteur à succès James Frey s’inscrit dans la lignée fameuse des romans américains où Paris signifie érotisme, jeunesse, précarité et idéalisme perdu. Mille morceaux (Belfond, 2004) était une fiction présentée comme des mémoires, Katerina se veut un roman tiré de la vie de l’auteur. Pour En attendant Nadeau, Steven Sampson rencontre James Frey sur la rive gauche de la Seine.


James Frey, Katerina. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Diniz Galhos. Flammarion, 368 p., 21 €


Quelle a été la genèse de ce roman ?

Vers 2012 je me croyais fini pour l’écriture après avoir terminé un livre, donc j’ai arrêté. Puis, il y a deux ans, j’ai souffert d’une dépression brutale ; je faisais plein de choses, j’avais une boîte qui publiait beaucoup de livres, produisait des films, des séries télévisées et des jeux vidéo, mais j’étais malheureux. J’ai contacté un pote pour le lui raconter, il s’est moqué de moi, et m’a demandé d’où je lui téléphonais. « Du Connecticut », ai-je répondu. « Oh, a-t-il dit, dans ta grande maison ? » « Oui. » Il m’a demandé ce que je portais comme vêtements. Je lui ai répondu que je portais un pantalon de toile et un polo Lacoste. « Tu portes tes boucles d’oreilles ? As-tu déconné récemment ? » « Non. » « Tu es déprimé, m’a-t-il dit, parce que tu es un idiot. Tu es devenu tout ce dont tu te moquais auparavant, quand tu narguais des gens comme toi. » Il m’a conseillé de raccrocher, d’enfiler des vêtements normaux, de remettre mes boucles d’oreilles et d’écrire un livre, si cela devait me rendre heureux. Chose faite.

Vos « vêtements normaux » consistent en quoi ?

Ce que je porte aujourd’hui : un T-shirt et un pantalon de merde.

Donc vous avez écrit le livre très rapidement.

Je l’ai écrit en six mois.

Le héros se prénomme Jay. Cela vous arrive-t-il d’être appelé ainsi ?

Parfois.

Donc ce roman, comme votre premier, Mille morceaux, est autobiographique ?

C’est ça.

Et le prénom de l’héroïne, « Katerina », s’inspire-t-il aussi de la réalité ?

Ouais, c’était son prénom.

Votre femme est-elle au courant de son existence ?

Ouais, absolument.

Même la fin du roman est vraie ?

Je ne parlerai pas des différences par rapport à la vraie vie : il suffit de dire qu’elle était réelle, que moi j’étais réel et que nous étions ici.

Donc pendant un an vous étiez à Paris, où vous avez vécu une grande histoire d’amour.

Un an et demi. Je suis arrivé fin mars début avril 1992.

S’agit-il d’autofiction ?

En Amérique on a du mal à classer les livres, on n’est pas très subtil : soit c’est de la fiction, soit c’est de la non-fiction. Ce livre repose principalement sur mes expériences, avec quelques arrangements, comme bon me semblait. Sinon, oui, c’est le Paris que j’ai connu, dans lequel je me suis promené et où j’ai respiré.

Pourriez-vous décrire « votre » Paris ?

Mes endroits préférés sont le musée Rodin, j’aime m’asseoir devant La Porte de l’Enfer ou simplement me promener dans le jardin, c’est une sorte d’oasis bizarre en plein Paris, je n’arrive pas à croire que Rodin y a vécu, que l’endroit était rempli de sculptures à demi réalisées et de gens en train de marteler. En ce qui concerne les bars que je fréquentais, il y avait le Polly Maggoo, rue Saint-Jacques [rue du Petit-Pont], un trou de merde devenu chic depuis, à ma grande tristesse. Je me promenais aussi dans le Marais, où j’allais chez Stolly’s, encore là ; et à La Comédie, qui existe toujours. Je déambulais rue Saint-Denis, et dans le faubourg Saint-Denis je fréquentais des cafés remplis de fous. J’aimais aussi Shakespeare and Company. Même aujourd’hui je vais souvent dans les librairies à Paris.

James Frey, Katerina

James Frey © Matt Jordan

Quelles librairies ?

Il y en a partout : ça fait partie de la beauté de Paris. Aujourd’hui, par exemple, en me promenant à une rue d’ici, j’ai trouvé une petite librairie qui s’appelle San Francisco Books ; il y a des choses insolites et fantastiques partout. Quand je suis arrivé à Paris, il n’y avait pas Internet, donc je ne connaissais que des images venant de livres ainsi que de quelques tableaux, dont les sites touristiques comme la tour Eiffel, le Louvre et Notre-Dame. Tout cela fait bien évidemment partie du tissu parisien mais ce n’est pas le Paris que j’ai découvert en atterrissant à la Maison de Gyros, mon restaurant habituel. En fait j’y ai dîné hier soir.

La Maison de Gyros a-t-elle une valeur sentimentale ?

Je l’aime.

Hier soir, avez-vous mangé votre sandwich fétiche, le « Maison D » ?

Ouais.

Le digère-t-on encore à cinquante ans ?

C’était assez délicieux, dehors il y avait une énorme queue de touristes.

Donc vous avez dû attendre pour votre gyros ?

Cela ne me gêne pas. Je me suis offert une petite promenade d’ici jusqu’au boulevard Saint-Germain, puis à la place Saint-Michel, ensuite j’ai emprunté la rue de la Huchette. Je suis allé à Shakespeare and Company, à la Maison de Gyros, je suis retourné rue de Buci, j’ai pris un café et je me suis couché.

L’histoire de la relation entre Jay et Katerina m’intrigue. Il la rencontre devant La Porte de l’Enfer, la revoit au musée d’Orsay, puis, suite à un dîner chez Lipp avec son ami Philippe, il sera présenté à elle à La Comédie. C’est bien ça ?

Je l’aperçois pour la première fois au musée Rodin, puis je la croise au musée d’Orsay, et ensuite à La Comédie, parce que j’y étais avec mon copain Philippe, on y avait fait escale avant d’aller ailleurs.

Dans le roman ou dans la vie ?

Dans la vraie vie. Sa meilleure amie était la serveuse au bar de La Comédie, donc avant d’obtenir ses coordonnées je pouvais y aller pour lui laisser un message.

La serveuse s’appelait Petra ?

Ouais. Vous avez l’air plus fasciné par tout cela que la plupart des journalistes en France.

Mille morceaux a provoqué un scandale aux États-Unis : présenté comme des mémoires, c’était une œuvre de fiction. Maintenant vous publiez un « roman » où vous revendiquez l’aspect véridique.

C’est pareil, ce sont des livres basés sur la vérité, je travaille dans le sillage de Céline, Henry Miller, Jack Kerouac et Charles Bukowski. Ce sont juste des livres.

Lequel de ces écrivains compte le plus pour vous ?

Henry Miller, sans aucun doute.

Son œuvre en général ?

Tropique du Cancer s’est gravé en moi, je me souviens encore de ma première lecture : je n’arrivais pas à croire à l’existence de ce livre, que quelqu’un ait pu vivre et écrire de cette manière, qu’il ait eu une telle carrière : une lumière s’est allumée en moi. Avant, je ne savais pas quoi faire de ma vie, et après j’ai voulu écrire comme ce fils de pute, emballer un garçon comme il l’avait fait avec moi ! Donc j’ai filé vers Paris.

Tropique du Cancer m’a également inspiré, ainsi que Le soleil se lève aussi.

Hemingway était presque trop propre, n’est-ce pas ? Son inconvenance restait assez convenue.

À Paris, on fête plutôt Paris est une fête.

Comme expérience de lecture, je préfère Le soleil se lève aussi : Paris est une fête est très simple, facile et rapide à lire, et a été sans doute simple à écrire. Donc oui, je préfère Le soleil se lève aussi, c’est une grande histoire d’amour, mais il y a d’autres choses que j’aime par-dessus tout.

Par exemple ?

Baudelaire,  Rimbaud,  Céline et Henry Miller, pour parler des écrits sur Paris.

Ne vous êtes-vous pas senti intimidé par cette tradition littéraire ?

Ce n’était pas intimidant d’essayer ; je me souviens de quelque chose que je me disais lorsque je me promenais ici ou quand je lisais d’autres auteurs ou regardais des œuvres d’art : Rodin n’était qu’un mec, il a beau être Rodin, il n’était qu’un mec, un mec qui est venu afin de poursuivre son rêve. Baudelaire et Rimbaud et Céline et Henry Miller n’étaient que des mecs.

Que représente Paris pour les Américains ?

Si l’on est un tant soit peu sensible, on voit Paris différemment. Si on a un penchant romantique, si on est rêveur ou amoureux de la beauté ou de l’art, on sera attiré : Paris est une ville de beauté, d’amour et de sexe : encore aujourd’hui, lorsque je m’y promène, je n’arrive pas à croire que Paris existe, que j’ai le droit de marcher dans ses rues.

Aujourd’hui, pour vivre les expériences décrites dans Katerina, où iriez-vous ?

Ce monde n’existe plus : les gosses ne veulent plus être romanciers mais plutôt influenceurs sur You Tube ou stars sur iSport : la place du roman dans la société a diminué, probablement moins en France qu’en Amérique. La lecture a diminué. Donc ce rêve est moins partagé. Quand je suis arrivé à Paris, il y avait des gosses venus de partout qui voulaient être écrivains, peintres, créateurs de mode, etc. Je ne crois pas que ce soit encore comme ça : que ce soit à Paris, à New York, à Berlin ou à Londres, on ne peut vivre sans un minimum d’argent.

Au début du roman, Jay habite à Los Angeles et il semble regretter son passé, malgré son succès dans divers médias. Cette vie est-elle la vôtre ?

Oui, j’habite la moitié du temps dans le Connecticut et la moitié du temps à Los Angeles. Ma vie a changé un peu, mais certaines choses dans le roman sont vraies : en 2012, j’avais sorti quatre livres en huit ans, les trois premiers ont tous été numéro un en Amérique, j’en avais vendu vingt millions d’exemplaires. Après le quatrième, j’ai fondé une société qui fonctionne comme un atelier d’artiste, à la manière de Rodin, de Warhol ou de Murakami : je développe des idées qui sont mises en œuvre pour moi par d’autres gens. Cela a dépassé mes attentes : on a publié à peu près deux cent cinquante livres, dont trente-sept ont été sur la liste des meilleures ventes du New York Times.

James Frey, Katerina

Votre société ne crée que des livres ?

On fait des films, des séries télévisées, des jeux vidéo, ça a marché et ça m’a amusé, c’était chouette. Mais lorsque j’ai commencé ce roman, je voulais changer, j’en avais marre, je ne voulais plus diriger une entreprise, avoir affaire aux impôts ou à la mutuelle de santé du personnel, c’était misérable. On m’a fait des propositions, et enfin j’ai vendu la société. Maintenant je travaille pour une entreprise française.

Quelle entreprise française ?

Elle s’appelle Webedia, son siège est à Levallois-Perret, elle appartient à un milliardaire français du nom de Marc Ladreit de Lacharrière. Il est impressionnant, ainsi que sa femme, Véronique Morali, et mon supérieur hiérarchique, Cédric Siré, le PDG de Webedia, que je verrai demain. Cela me permet de venir à Paris, et je suis bien rémunéré.

Vous avez fait du chemin depuis 1992, quand Jay (vous ?) jetait des ébauches de romans dans la Seine !

Ouais, dans Katerina il lance des livres dans la Seine, ce que je faisais aussi.

Votre récit est assez macho : des accouplements abrupts, ainsi que des bagarres. Est-ce votre vie ou plutôt votre sensibilité littéraire ?

J’aime toutes sortes de romans : l’un des mes livres préférés est L’éveil de Kate Chopin, une méditation sur la maternité dans la Nouvelle-Orléans du début du siècle. Pour qu’un roman soit beau ou puissant, je n’ai pas d’exigences particulières. Sinon, quand j’étais jeune, il m’arrivait de me bagarrer : ça peut être amusant, ça donne des putains de frissons. Vous vous êtes déjà bagarré ?

Non, j’ai trop peur.

J’ai pas mal de tendances téméraires et autodestructrices, auxquelles je me livre volontiers. Je ne me fixe pas comme objectif d’être macho, je ne cherche qu’à écrire mes sentiments et mes pensées. Et oui, je me suis fait tabasser par quatre mecs devant Polly Maggoo il y a quelques années, et c’était amusant.

En quoi se faire tabasser est-il amusant ?

Le frisson.

Quel frisson ?

La peur qui vous fait reculer, moi elle me fait avancer.

La peur de se blesser ?

Je ne craignais pas des blessures graves : c’étaient quatre mecs à côté d’un bar devant quarante autres personnes, je savais que ce serait rapide, et que je causerais des dégâts avant d’en subir.

Qui a gagné ?

Ils ont commencé à me frapper, je suis tombé au sol, ils m’ont donné des coups de pied jusqu’à ce qu’on les arrête. J’avais des bleus sur le corps et une entaille sur le visage. Putain, qu’est-ce que c’était marrant et épique ! Je me suis levé, entouré par ma bande d’ivrognes ratés. Ça m’a toujours attiré : le drame, l’absurdité et la majesté d’une vie folle.

Cette violence me paraît assez américaine.

C’est un putain de problème : l’Amérique est un pays de barbares.

Y a-t-il des romanciers américains contemporains que vous admirez ?

William T. Vollmann. Je suis en train de lire le nouveau livre de Neal Stephenson, Fall ; or, Dodge in Hell [inédit en français], il est éblouissant. Je viens de lire un roman qui s’appelle Ici n’est plus ici [de Tommy Orange] que j’ai trouvé excellent. Oui, il y a encore de bons écrivains.

Pourquoi Vollmann ?

L’œuvre est foutrement intimidante. Il y a peu d’écrivains sur la planète qui m’intimident, où je me sens incapable de faire ce qu’ils font – ou de le faire mieux. Alors qu’avec William Vollmann je suis à des années-lumière de sa puissance intellectuelle, pour ne pas parler de l’ampleur de son œuvre. Rachel Kushner est aussi une grande romancière.

Paris serait-il une sorte de contre-exemple comparé à l’Amérique ?

Je crois que l’Amérique est en train de s’effondrer, j’ignore combien de temps elle existera encore. Je l’aime, j’y habite, mais elle a perdu la tête.

À quoi le voyez-vous ?

Trump.

Donald Trump est-il un phénomène américain ?

Il n’y a qu’en Amérique qu’une star de la télé-réalité en faillite peut devenir président grâce à une telle arnaque.

Propos recueillis par Steven Sampson