L’art lumineux de Lídia Jorge

La romancière portugaise Lídia Jorge, dont on publie Estuaire en français, sait décrire la déliquescence qui attend de fondre sur un groupe, sur une famille. C’est une magicienne de la nuit, qui connaît le pouvoir des mots mais en use avec parcimonie, comme si les récits qu’elle nous transmet ne supportaient pas la flamboyance, l’abondance. Même dans les romans où elle fait défiler toute une galerie de personnages, elle reste mesurée, calculant avec une extrême précision comment elle peut faire parler plusieurs voix sans engendrer une grande confusion dans l’esprit du lecteur.


Lídia Jorge, Estuaire. Trad. du portugais par Marie-Hélène Piwnik. Métailié, 236 p., 19 €


Pour qui se rappelle Les mémorables, La nuit des femmes qui chantent ou La couverture du soldat, la virtuosité avec laquelle Lídia Jorge déploie une intrigue qui peut être une histoire familiale, une histoire liée à l’empire colonial portugais ou à la révolution des Œillets, rend pleinement admiratif celui qui se plonge dans ces pages. Autant elle paraît aimer les portraits de groupes, autant elle semble toujours guetter le moment où ces groupes se désagrègent.

Dans Les mémorables (Métailié, 2015), c’est en voyant une photographie où figurent tous les personnages qui ont participé à la révolution des Œillets, renversant la dictature instaurée par Salazar en 1933 et perpétuée jusqu’en avril 1974, qu’Ana Maria, documentariste, se décide à « revisiter » ces années de bouleversements. Dans La nuit des femmes qui chantent (Métailié, 2012), ce sont cinq chanteuses apparemment en totale harmonie, ou en tout cas cherchant à s’accorder les unes avec les autres, qui ignorent d’où vient la menace. La couverture du soldat  (Métailié, 1999) conte un secret de famille, comment l’oncle d’une jeune fille, un proscrit, en vient à lui léguer sa couverture de conscrit et son revolver.

Tout l’art de Lídia Jorge tient dans sa façon d’amener petit à petit le lecteur à comprendre que le délitement rôde mais que subsiste ce que dans Les mémorables elle appelle « l’entité lumineuse », capable d’éclairer d’une petite lumière ce qui risquerait bien de disparaître dans l’obscurité.

Lídia Jorge, Estuaire

Lisbonne © Jean-Luc Bertini

Dans une superbe version française de Marie-Hélène Piwnik, traductrice, notamment, de Livre (s) de l’inquiétude de Fernando Pessoa (Christian Bourgois, 2018), Estuaire, le dernier roman de Lídia Jorge, lui offre l’occasion d’ausculter plusieurs personnages d’une même famille, celle des Galeano. Edmundo mène la danse, c’est peut-être le personnage le plus intrigant. Revenu d’une mission humanitaire au camp de réfugiés de Dadaab, au Kenya, il a presque perdu l’usage de la main droite, broyée alors qu’il tentait de sauver un nouveau-né jeté dans une benne. Il voudrait écrire. Il recopie l’Iliade, il se dit qu’il manque « un livre immense, qui évoquerait la transition du temps de la Terre au sein de l’Univers ». Sa sœur Charlote, qui a vécu et vit des amours insatisfaisantes, ne trouve pas un réel réconfort dans la présence de son jeune fils. Alexandre, l’aîné de la famille, esprit positif dont on va découvrir qu’il s’abandonne aussi à des rêves utopiques, végète dans l’ombre d’Edmundo. Le reste de la tribu se compose, entre autres, du patriarche, Manuel, de la tante, Titi, et de Sílvio, avec sa BMW et son cheval nommé l’Immortel.

Ce petit monde tourne plus ou moins rond. Chacun essaie de sauver ce qu’il peut pour nourrir ses ambitions secrètes. Mais, dès les premières pages, entre la main broyée d’Edmundo et la maladie de la tante, clouée au lit, le lecteur sent que l’ange de la déliquescence plane sur cette maison. C’est Manuel, le père, qui lâchera prise le premier, mettant ses enfants face à la réalité du naufrage de leurs illusions.

Que reste-t-il à cette fratrie qui perd pied au lendemain de la disparition du vieil homme ? La révélation du mensonge dans lequel elle a baigné, mais aussi un certain désir de réparation. C’est Edmundo, le jeune aspirant écrivain à la main broyée, qui se donne pour tâche de rassasier le besoin de consolation de sa famille. Le livre à venir (au départ Edmundo ne fait que recopier Pessoa ou Homère) est le guide qui ne fera que le mener jusque chez lui, même si, peut-être, la réconciliation est impossible. Mais ce livre, qu’il intitulera 2030, lui permettra, en le projetant dans le futur, de retourner aux origines.