Un Faust russe

L’ange de feu, grand roman de Valeri Brioussov (1873-1924), fut publié pour la première fois à Saint-Pétersbourg au début du XXe siècle. Il ne fut, à notre connaissance, traduit en français qu’en 1983 aux éditions L’Âge d’Homme, traduction rééditée aujourd’hui dans une collection consacrée à la littérature d’Europe de l’Est. Même absent pendant des années de la devanture des librairies, L’ange de feu n’a jamais sombré dans l’oubli grâce à l’opéra éponyme qu’il a inspiré à Serge Prokofiev (et qui ne fut créé qu’en 1954, après la mort du compositeur).


Valeri Brioussov, L’ange de feu. Trad. du russe par Monique Lee-Monnereau. Noir sur Blanc, coll. « La bibliothèque de Dimitri », 384 p., 20 €


L’ange de feu se présente d’abord comme un grand roman historique ayant pour toile de fond la période de la Réforme luthérienne en Allemagne. L’intrigue se déroule dans un cadre authentique, soigneusement documenté par Valeri Brioussov, qui fut en son temps un esprit brillant et cultivé, et qui joua jusqu’à sa mort un rôle de tout premier plan dans le monde de la littérature russe, puis soviétique. Poète, traducteur, critique littéraire, précurseur du symbolisme en Russie, cet érudit qui maîtrisait parfaitement plusieurs langues fut un passeur éminent entre les cultures de son temps.

L’Allemagne du début du XVIe siècle est secouée par les turbulences de l’Histoire : Luther et ses compagnons font trembler l’Église, pilier du Saint-Empire, la « guerre des  Paysans » ravage le sud du pays, l’Empire ottoman menace Vienne, etc. Dans ce climat de violence et de peur, l’ordre social chancelle et l’orthodoxie religieuse, pour reprendre la main, brandit plus haut encore la menace de la damnation et les représentations de l’Enfer qui font trembler les masses. Ce qui n’empêche nullement les croyances occultes de prospérer dans l’ombre, le peuple inquiet et désorienté ne sachant plus à quel saint ou démon se vouer. Même si, depuis longtemps déjà, elle poursuit les amateurs de sortilèges, les mages et autres adeptes de la magie noire, l’Inquisition se déchaîne contre les sorcières comme Renata, l’héroïne du roman de Valeri Brioussov, qui passent directement du banc de torture au bûcher.

Valeri Brioussov, L’ange de feu

Portrait de Valeri Brioussov par Vroubel (1906)

Le narrateur, Rupprecht, est un jeune soldat qui rentre dans son pays après avoir guerroyé en Italie et en Amérique. Il relate dans une longue chronique un épisode de sa propre histoire qui ne s’attache guère à ses faits d’armes, mais se focalise sur une étrange rencontre qui bouleversa sa vie. C’est dans une auberge près de Düsseldorf que cet homme expérimenté, instruit et réfléchi, se trouve inopinément mêlé à la vie d’une jeune inconnue : Renata, qui  lui apparaît un soir transie d’épouvante, visiblement en proie aux pires hallucinations, « possédée par un mauvais démon qui la torturait de l’intérieur ». Dans sa folie (pour la description de laquelle la médecine moderne ne manquerait pas de mots), Renata s’imagine vouée et liée corps et âme à l’ange Madiel qu’elle  croit avoir reconnu sous les traits du comte Heinrich von Otterheim. Mais celui-ci vient de l’abandonner au bout de quelques mois de parfait amour. À moins que cet ange  ne soit un avatar du Malin, venu piéger sa proie ? Fait troublant, voilà que Renata appelle Rupprecht par son prénom et implore son aide, alors qu’ils ne se sont jamais croisés auparavant !

Rupprecht tombe littéralement sous le charme de la jeune femme. Fût-ce à son corps défendant, il se sent désormais incapable de vivre sans elle. Mais l’attitude de Renata à son égard est beaucoup plus ambiguë car les sentiments qu’elle éprouve pour lui ne la délivrent pas de son obsession. Son amour pour Rupprecht est peut-être réel, mais elle le tient à distance, elle se sert de lui pour retrouver le comte et, dans son égarement, elle peut aussi le rejeter et le renier avec force pour mieux revenir à lui ensuite : jamais elle n’échappe ni ne veut échapper à Madiel (ou à sa variante charnelle Heinrich). Ainsi se met en place l’engrenage implacable qui conduit jusqu’aux limites les plus extrêmes un Rupprecht prêt à tout pour cette femme qui le subjugue.

Le roman se déroule à la fois dans le monde tangible d’une Europe où les équilibres changent, où l’Allemagne sert de champ de bataille aux affrontements religieux, et dans un inframonde avec lequel les pratiques de sorcellerie permettent de communiquer : on étudie les livres de magie, on invoque les esprits, le corps de Renata se tord sous l’assaut des démons. Valeri Brioussov excelle dans la peinture de scènes délirantes, qui atteignent un sommet lorsqu’il décrit par le menu un grandiose sabbat où incubes, succubes et sorcières entraînent le héros dans leur sarabande lubrique autour de « Maître Léonard ». Malgré toute l’expérience et la sagesse qu’il a acquises en participant aux aventures de son siècle, Rupprecht peut-il garder la tête froide quand Renata le plonge dans l’univers fantasmagorique où il la suit pourtant de son plein gré ? Comment la sauver d’elle-même et de ses démons ? Les sentiments s’exacerbent, basculent sans cesse dans leurs contraires : de quoi tenir le lecteur en haleine.

Valeri Brioussov, L’ange de feu

Comment ne pas remarquer aussi que les années de gestation et de naissance de L’ange de feu sont précisément celles où les médecins s’intéressèrent de très près à l’étude des phénomènes hystériques : Jean-Martin Charcot a déjà ouvert la voie à la neurologie moderne, et Sigmund Freud est à l’œuvre. Autant dire que la description des scènes de « possession » de Renata semble nourrie des analyses cliniques faites bien plus tard à la Salpêtrière ou ailleurs, et cet éclairage nouveau rapproche singulièrement le XVIe siècle de notre temps.

D’ailleurs, cette Allemagne tourmentée – qui fournit aussi la trame du Faust de Goethe que Brioussov traduisit en russe – trouve un lointain écho dans les tourbillons qui marquent le passage du XIXe au XXe siècle, particulièrement en Europe centrale et orientale, de culture slave ou germanique : l’avènement du monde moderne, industriel, avec ses conflits, ses révolutions, ses frontières bouleversées, ses guerres et ses massacres, aurait-il aussi ravivé la vieille méfiance envers la raison et le progrès ? Satan n’est nullement dépaysé dans un temps où il conduit toujours le bal… Les phénomènes irrationnels et fantastiques, qui ont depuis bien longtemps acquis droit de cité dans la littérature, partent alors à la conquête de nouveaux espaces romanesques. Le cinéma suivra.

L’ange de feu est donc un roman complexe qui mêle la psychologie à l’Histoire et conduit le lecteur à travers les méandres funestes des passions ravageuses : romantiques ou folles, elles peuvent être diaboliques et destructrices, ou s’éteindre aussi brusquement qu’elles sont nées. C’est dans un XVIe siècle en pleine effervescence que se révèlent ici leurs effets sublimes ou mortifères : quand le destin de Renata double celui de Marguerite, Faust n’est pas loin… et Valeri Brioussov a eu l’heureuse idée de placer sur le chemin de Rupprecht le célèbre Docteur et son sulfureux compagnon, plus proches il est vrai d’une tradition historique qui voit en eux des charlatans habiles à profiter de la crédulité des gens qu’ils ne le sont des héros de Goethe.

Jean-Luc Tiesset