Une fausse dilettante

Quatre saisons en enfance est un drôle de livre, composé de quatre récits (dont les trois premiers ont fait l’objet de diffusions sur France Culture), par une drôle d’autrice, Catherine de la Clergerie. Ou faut-il dire auteur, au masculin, puisque la narratrice se voit tantôt en fille et tantôt en garçon ?


Catherine de la Clergerie, Quatre saisons en enfance. Maurice Nadeau, 164 p., 17 €


Elle se bat à onze ans contre les voyous du bout de la rue, « le roux veut commencer, il est assez petit, je l’étends par terre et je place mes genoux sur ses biceps jusqu’à ce que les veines de ses tempes deviennent bleues de douleur ». Elle refuse d’apprendre la couture à l’école et se voit traiter de garçon manqué. C’est vrai, concède la narratrice du livre de Catherine de la Clergerie, « je suis un peu manqué », gardant l’accord au masculin. Et puis elle aime Angèle, sa copine de classe. Pendant ce temps, elle pousse, et sa poitrine aussi, elle doit porter un soutien-gorge. Et pire encore, elle perd du sang. C’est quatorze ans qu’elle va avoir, et son cousin Sylvain lui plaît parce qu’il est délicat. Donc elle est bien une fille ?

Lorsque j’ai rencontré Catherine de la Clergerie, voici au moins deux décennies, elle produisait des émissions sur France Culture, de même que son amie d’enfance Geneviève Huttin, disparue l’an dernier. Je savais Geneviève écrivain et poète, de Catherine j’ignorais tout ou presque. C’est qu’elle parlait peu d’elle. Je ne l’ai découverte qu’en entendant « Née en 51 » et je fus d’emblée séduite par ce texte déroutant et très fort. Je souhaitai le lire, le réclamai à son autrice et ne fus pas déçue, bien au contraire, me demandant : comment s’y prend-elle donc pour être en même temps si drôle, si démunie et si tonique ? On dirait une Zazie à l’envers, une vraie naïve, une fausse victime. Ou une Sally Mara inventée par une femme. Même si celle de Queneau n’était pas mal non plus. Même innocence et même force : elles traversent le feu sans brûlure apparente.

Catherine de la Clergerie, Quatre saisons en enfance

Café Le Pingouin © Catherine de La Clergerie

Dois-je en raconter plus sur le premier récit ? Non, ne déflorons pas l’histoire d’une défloration. Contentons-nous d’en relever les qualités. Et d’abord qu’il est très antérieur aux actuelles prises de parole de femmes. La dramatique de France Culture fut diffusée en 1989, le texte, lui, fut mis au point en 1984 mais écrit par fragments dans les années qui précédèrent. Quant à l’événement, il fut vécu probablement au début des années 1970, en plein milieu de la vague féministe qui secoua la France et les pays occidentaux dans la foulée de Mai 68.

Ce qui fait l’intérêt et le charme de ce récit, c’est qu’aucune théorie n’y est développée, aucune quelconque guerre des sexes. On y assiste simplement à la métamorphose d’une fille atypique en jeune femme marginale, fermement indocile, capable de narrer sa première relation sexuelle en bidasse ahuri par le feu traversé. La critique sous-jacente (bien qu’aucun jugement ne soit jamais émis à l’encontre de l’autre), l’émotion contenue, qui survient presque de surcroît, sont emportées par un humour d’autant plus percutant qu’il semble involontaire : « “— Il faudrait te dépuceler dans une baignoire… Si on fait l’amour dans l’eau, ça supprime la douleur”. Mais chez lui, constate la narratrice impavide, il n’y a qu’un lavabo. » Annie Ernaux a-t-elle fait mieux, quelque vingt ans plus tard, avec Mémoire de fille ? Elle a fait autrement.

« Près du Loing » est consacré à Montargis et à Châlette-sur-Loing, deux villes si proches qu’elles n’en font qu’une, à l’enfance qui s’y passe ou qui ne passe pas, on s’y ennuie, on veut partir : « Châlette était donc cet endroit amusant où on pouvait habiter près du Loing. Cette constatation m’enchantait. Certains pouvaient habiter loin du pré. D’autres loin du Loing, et nous près du pré, ce qui est un comble […]. Bref, Châlette n’était rien, ce qui nous laissait toute latitude pour être ce qu’on voulait ». L’enfance n’est pas finie ou pas guérie dans la « saison » 3, celle du mari, Théo, « Un amour en 74 ». « Quand on s’est reconnus à l’entracte de nos deux vies, il riait mais ne dormait plus, disait-il. »

Catherine de la Clergerie, Quatre saisons en enfance

Café grec © Catherine de La Clergerie

Le ton est drôle mais pas toujours la vie, ni les événements qui la ponctuent, raconte le texte 4, « Un squelette lumineux ». Les coups laissent des traces, visibles et moins visibles. « Vous savez, dit la narratrice à son ostéopathe, j’ai divorcé d’avec mon corps depuis bien longtemps. » Ces saisons en enfance ne sont pas pour autant des saisons en enfer. Autofiction ? Disons plutôt récit de soi qui ne peut qu’être fictionnel, c’est-à-dire reconstruit.

Les trois pages finales, intitulées « Après tout », ramassent brièvement et savamment ce qui précède, depuis la petite fille qui se sentait garçon (« Je ne suis pas devenue un homme. Je suis resté un garçon, pour qui le e était absent ») jusqu’à la femme qui avait « rêvé d’être un écrivain ». On ne peut pas mieux faire dans le raccourci efficace.

Écrivain, Catherine de la Clergerie l’est sans conteste, bien qu’elle s’en défende et qu’elle soit modeste, qu’elle soit allée vers la publication à reculons: « à ce qu’il paraît, je suis devenue une autrice. Je n’arrive pas à m’y faire ». À quoi ? à la féminisation du mot ? à la légitimation de ses textes ? On est curieux de découvrir ce que l’autrice nous offrira si elle consent à publier, à rendre public, ce qu’elle écrit. Car elle écrit beaucoup, dit-elle. On est avide de retrouver ses récits cabossés, qui paraissent concassés, comme ces voitures mises à la casse et qui ressortent en cubes de la machine broyeuse ; ou, au contraire, riches de trous, de blanc à occuper, de transitions à rétablir. Au lecteur d’introduire son temps de pause à lui, ses commentaires et ses explications comme il le fait à la radio où le texte n’est pas seul et partage la vedette avec le son et la musique. Le livre a bien appris du grand écran, pourquoi pas du petit transistor ?

Pour varier les plaisirs, les manières d’expression, l’autrice dessine et peint, vit à plein temps, et publie quelquefois des livres pour les enfants dont le dernier paraît chez Desclée de Brouwer, L’œuf de Pâques, illustré par Aurélia Fronty. Fausse dilettante, restée longtemps à l’ombre des micros de France Culture, Catherine de la Clergerie est demeurée jeune, elle n’a pas tout à fait abandonné l’enfance, à l’image de ceux qui avaient vingt ans dans les années 1970, et qui « savaient que le monde avait été créé de toute éternité pour eux, qu’ils ne mourraient pas ou seulement pour rire ».

Marie Étienne

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