Sally l’insoumise

Récemment, je retrouve dans ma bibliothèque Les œuvres complètes de Sally Mara de Raymond Queneau. J’avais gardé de cet ouvrage le souvenir désagréable d’une soi-disant jeune fille qui prend, pour se tenir quand elle est en bateau, ce qu’elle a sous la main et n’y voit que du feu. La drôlerie de la séquence était pour moi triviale.

Raymond Queneau, Les œuvres complètes de Sally Mara

Le texte, en fait, est plus malin qu’il n’y paraît. Je m’attendais au pire : une telle innocence frisait le ridicule. Ma relecture fut édifiante. Au lieu de la nunuche, de la victime attendue, j’ai découvert une jeune fille capable d’autodéfense et de jeunes hommes ou de moins jeunes à la virilité soit fruste, soit suspecte, pas du tout triomphante. Bref, l’éveil sexuel chez une adolescente au milieu du XXe siècle (le livre, aux éditions Gallimard, date de 1962) cessait d’être manichéen.

Raymond Queneau, Les œuvres complètes de Sally Mara

Raymond Queneau

Sally Mara est une curieuse, elle voudrait bien savoir comment s’y prendre avec un homme, ce qu’elle peut en attendre. Les partenaires ne manquent pas : jeunes gens sans expérience mais forts de leur désir, quadragénaires paternalistes et famille sans morale. Le frère a beau coucher avec la domestique et lui faire un enfant, les professeurs – des hommes – tripoter leurs élèves, la lectrice féministe que je suis n’a pas envie de s’insurger. Pire ou mieux, elle estime que le portrait de groupe n’est pas que rigolo. Il prend parti. Sally Mara sait se défendre quand on veut l’entraîner vers ce qui lui déplaît ou ce qu’elle n’a pas choisi, d’un coup de pied bien dirigé ou d’une facétie : faire se joindre les mains de deux hommes qui cherchaient, en même temps et s’ignorant l’un l’autre, à se glisser dans son intimité. Dans ce joyeux bastringue, le harceleur, un mâle qui joue son rôle, découvre en face de lui, non une soumise, passive, qui prendra la parole après coup, mais une meneuse déterminée, une rouée sans illusion, qui entrera dans le mariage comme un(e) soldat(e) vaincu(e) car elle n’a pas le choix ou n’est pas assez inventive. On peut imaginer qu’un nouveau personnage, né de Zazie et de Sally Mara, fera plus tard des siennes.


Raymond Queneau, Les œuvres complètes de Sally Mara. Gallimard, coll. « L’Imaginaire » (n° 48), 364 p., 11,50 €

Marie Étienne

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