La fille de dix-huit ans

Mémoire de fille : c’est une autre femme que l’auteur, distante, lointaine, et pourtant proche, parce que comme beaucoup de femmes, elle peut être celle, entourée d’hommes, qui lui jettent la pierre, après l’avoir humiliée. C’est aussi celle qu’on découvrait dans Passion simple, folle d’amour, celle qu’on voyait dans L’événement tenter de raconter un avortement, ou cette autre, jeune romancière qui relatait un moment de jeunesse dans Ce qu’ils disent ou rien. C’est une jeune fille qui veut et croit découvrir l’amour.


Annie Ernaux, Mémoire de fille, Éditions Gallimard, 160 p., 15 €


© Jean-Luc Bertini

© Jean-Luc Bertini

À la dernière page du livre, l’auteure voit son récit s’échapper, s’effacer. Comme si tout ce qu’elle avait rapporté jusque là n’avait pas plus d’épaisseur que le souvenir d’une autre. Ainsi peut-on entendre ce titre, Mémoire de fille. A-t-elle écrit le mémoire de cette Annie Duchesne qu’elle a été, ou retrouvé la mémoire de cette fille ? On ne décidera pas. Dans le premier cas, un « rapport de “faits bruts” », une liste de détails, quelques indices d’époque tenant au langage, aux expressions d’alors, aux événements qui se produisaient, suffiraient à cerner la fille. Comme dans Les années, l’auteure part quelquefois de photos. Elles disent beaucoup, et d’abord l’écart, la distance. Le récit est donc ponctué de tous ces indices qui montrent dans quel cadre vivait Annie Duchesne au seuil de cet été 58. Prenons-en un, pas tout à fait par hasard : la guerre d’Algérie. Des appelés s’en vont, d’autres reviennent et aucun ne sait s’il faut être fier ou honteux de ce qu’on y fait, voit et entend. Ce sont ces mêmes garçons, ou presque, que la fille rencontre à la colonie de vacances où elle est monitrice. En ce même été, on entend une chanson de Dalida – celle-là même qui résonne aussi dans Un amour impossible, de Christine Angot. Les chansons populaires en disent beaucoup sur nos vies, et nos blessures.

Et puis on entendra mémoire avec le déterminant au féminin. Ce qu’elle a de singulier et de fugace, au point de rendre étranger le plus proche. Le projet du livre apparaît à la toute fin dans une note d’intention un peu ancienne : « Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. » La plupart des livres d’Annie Ernaux tentent de tendre un fil entre ces deux moments. Et celui-ci plus que d’autres.

La fille a dix-huit ans. Elle n’est jamais sortie d’Yvetot, a étudié dans une institution religieuse, a été tenue par ses parents dans un cadre rigide, aux d’interdits variés. Elle entre comme monitrice dans une colonie de vacances, tombe amoureuse de H, moniteur chef, passe une nuit avec lui. Tout se passe vite, sans qu’elle puisse vraiment comprendre : « La fille sur le lit assiste à ce qui lui arrive et qu’elle n’aurait jamais imaginé vivre une heure avant, c’est tout. » Et une page plus loin : « Ce n’est pas à lui qu’elle se soumet, c’est à une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c’est ainsi. » On pourrait s’en tenir à ce « c’est tout », ce « c’est ainsi » qui sont comme des lames de couteau. S’arrêter à ce constat qui concerne tant d’êtres. La puissance de l’écrivaine tient à ce que d’un événement d’apparence banale, elle construise une œuvre bouleversante.

Pour construire, il faut d’abord « déconstruire » ou « désenfouir ». Ces deux verbes disent la démarche de l’auteure qui ne raconte pas d’emblée. Elle pose un cadre, rappelle comment le réel surgit d’un détail trivial, révélant le tout comme la métonymie porte en elle un monde. Et comme dans L’événement, qu’un fil semble lier à ce livre-ci, elle tourne, s’approche de la fille : « Toujours des phrases dans mon journal, des allusions à “la fille de S”, “la fille de 58”. Depuis vingt ans, je note “58” dans mes projets de livre. C’est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable. » Mémoire de fille est aussi le livre d’une femme désormais âgée qui sait que le temps lui est compté. On songe (mais est-ce un hasard ?) à Proust malade, enfermé dans sa chambre pour écrire jusqu’à l’épuisement total et un paragraphe émouvant semble confirmer : « Aucun autre projet d’écriture ne me paraît, non pas lumineux, ni nouveau, encore moins heureux, mais vital, capable de me faire vivre au-dessus du temps. Juste “profiter de la vie” est une perspective intenable, puisque chaque instant sans projet d’écriture ressemble au dernier. »

La narratrice se tient devant la fille qu’elle voit, dont elle entend les mots, les « euh là » qui en font une sorte de gourde pour les autres, celles et ceux qui savent et se gaussent d’elle, dans les jours qui suivent la nuit avec H. Et toujours demeure cet écart entre la fille et elle, qui tient à ce que celle-ci était, et à ce qu’est devenue Annie Ernaux. On ne peut pas tout dire de soi, on ne peut plus être cet autre qui ignorait Beauvoir, lisait le roman inséré dans « Bonne soirée » et croyait que l’Algérie devait rester française : « Dans la mise au jour d’une vérité dominante, que le récit de soi recherche pour assurer une continuité de l’être, il manque toujours ceci : l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit, cette opacité du présent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion. ».

Déconstruire ou désenfouir, pour reprendre ces verbes qu’emploie l’auteure, c’est donc faire le geste de l’archéologue, qui ôte la poussière ou le sable de l’instant pour retrouver l’objet, certes abimé, fragile mais réel, tangible. Les rendre à leur temps, ici cette année 58 pendant laquelle Billie Holliday chantait à Paris, dans un état pitoyable, tandis que Violette Leduc écrivait à Simone de Beauvoir la fin douloureuse d’un amour. Les échos paraissent lointains, mais ils rendent ce qui échappe, manque.

Annie Ernaux écrit qu’elle veut « faire de l’écriture une entreprise intenable ». Ce livre contribue plus que bien d’autres à ce projet : il ne laisse pas en paix, suscite des émotions diverses, réveille ce sentiment de n’être pas à sa place que l’on peut éprouver. Il suffit d’avoir été face aux autres, de s’y être senti différent, ne serait-ce qu’une fois, pour comprendre la honte de la fille.

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