David Lodge : la porte entrouverte

La chance de l’écrivain, deuxième tome des mémoires du Britannique David Lodge, couvre les années 1976-1991. Au commencement, l’auteur mène une double vie : comment s’articulent ses activités de romancier et de professeur ? Écrire des mémoires est-il une autre façon de théoriser l’écriture ? 


David Lodge, La chance de l’écrivain. Trad. de l’anglais par Maurice et Yvonne Couturier. Rivages, 560 p., 24 €


Est-ce vraiment une chance d’être écrivain ? La question se pose en filigrane tout au long du livre de David Lodge. Le fait de tenir un journal témoigne d’un côté obsessionnel : transcrire ses activités ne soustrait-il pas à la vie ? L’auteur note assidûment son emploi du temps : élever une famille et s’occuper des parents malades ; recevoir des amis ou partir en week-end chez eux ; assister à des conférences et colloques ; travailler sur des adaptations théâtrales ou cinématographiques ; lire et écrire des comptes rendus ; échanger avec l’éditeur étranger et l’agent ; participer aux prix littéraires ; voyager en avion ou en bateau ; donner des cours à l’université ; élaborer la structure d’un prochain roman ou essai… et ainsi de suite. C’est épuisant !

Lorsqu’on lit les mémoires d’un superhéros comme David Lodge, on est stupéfait. Certes, à l’époque, les réseaux sociaux et autres distractions « chronophages » n’existaient pas. N’empêche, on se demande s’il lui restait du temps pour cuisiner, écouter de la musique ou simplement se vautrer sur un lit. Entre 1976 et 1991, l’auteur de Thérapie ne s’est-il jamais accordé un intervalle dépressif ?

On n’en saura rien. Autre mystère : quand a-t-il pu faire le travail en amont, en amassant le matériau nécessaire pour ce récit ? Peu de mémoires explicitent les ressorts de leur propre construction, comme s’ils surgissaient de rien. La mise en abyme – si répandue dans d’autres genres littéraires et artistiques – n’a pas gagné le journal intime. Pourquoi ? Cela est-il dû au culte de la spontanéité ? Sommes-nous tous devenus lamarckiens ? Le mépris contemporain pour l’analyse et la raison – en France, on a proposé de supprimer les notions « Travail » et « Inconscient » des programmes de terminale en philo – a-t-il eu raison des mémoires, les rendant plus secs, moins profonds ? Aujourd’hui, il faut faire. D’où la devise célèbre : « just do it ».

David Lodge est un faiseur. On a de la chance de pouvoir lire La chance de l’écrivain : on y a affaire à un faiseur fin et intelligent, doté d’un talent extraordinaire pour transformer les arcanes de la théorie littéraire en langage accessible aux non-initiés, pour résumer l’histoire intellectuelle du dernier demi-siècle. Vue de l’intérieur, par un participant. C’est comme si la Modern Language Association (MLA) publiait une version du magazine Gala.

David Lodge, La chance de l’écrivain.

David Lodge © Philippe Matsas/Opale/Payot Rivages

Pourtant, Lodge laisse son lecteur sur sa faim. On prend un plaisir masochiste à le lire, celui qu’on éprouve lorsqu’on fait la cour à une fille inaccessible, l’emmenant au restaurant, à l’opéra et en voyage, sans pouvoir « conclure ». Pendant cinq cent soixante pages, on assiste à des scènes fascinantes, sans pénétrer l’intimité de l’auteur ; on n’entre pas dans son « lodge » (« hôtel » ou « relais »). Maître conteur, Lodge laisse la porte légèrement entrouverte, permettant au touriste curieux d’apercevoir quelques meubles à l’intérieur, en l’occurrence des événements de sa vie professionnelle ou familiale. On vit par procuration les joies de sa célébrité grandissante – l’aura d’un artiste n’est-elle pas par définition captivante ? – et on renonce à comprendre sa psychologie. Interdiction de l’Inconscient.

On pense – une fois n’est pas coutume ! – à Philip Roth, à son recueil récent intitulé Pourquoi écrire ?. Question jamais posée ici. Pendant la période couverte par ce tome, le travail de Lodge a-t-il été inspiré par un modèle ? a-t-il jalousé, méprisé ou imité l’un de ses pairs ? d’où lui vient sa vocation de passeur intellectuel ? comment s’articulent son intimité et son penchant théorique ? Ce natif du pays dont l’emblème est la rose n’a-t-il aucun Rosebud ?

Quant à Philip Roth – encore lui ! –, il a vécu une dizaine d’années à Londres, où il a été obsédé par le supposé antisémitisme des Anglais. Tout en proférant une interprétation paranoïaque, a-t-il eu raison sur le fond : y a-t-il quelque chose dans l’être anglais qui soit incompatible avec l’esprit ashkénaze, voire freudien ?

Au risque de faire de la psychanalyse sauvage, on émet une hypothèse : l’écriture de Lodge naît du désenchantement. À la fin du premier tome de ses mémoires, il avoue : « Ma foi avait déjà fait l’objet d’une certaine démythification. Il me fallait bien reconnaître que je ne croyais plus dans les affirmations du Credo que je récitais à la messe chaque dimanche ». Le rationalisme excessif n’est jamais aussi prononcé que chez le fidèle déchu. Une autre forme de croyance, menant parfois à une résistance à l’analyse, a une foi inébranlable dans le monde tangible.

La chance de l’écrivain se lit comme un manifeste en faveur de la non-transcendance, d’une littérature utilitaire et modulable. L’absence d’enjeux métaphysiques permet à Lodge de rester neutre et indulgent, de présenter indifféremment au lecteur une vaste gamme de théories littéraires. On apprend la distinction fondamentale entre « raconter » et « montrer », la seconde méthode étant celle que favorisent les romanciers contemporains ; ou encore que les modernistes – tels James, Joyce et Woolf – employaient une abondance de métaphores, à la différence des auteurs des années 1930 (Isherwood, Orwell et Greene), adeptes de la comparaison.

On savoure le résumé d’un concept-clé de Roman Jackobson, la distinction entre, d’une part, les figures de rhétorique basées sur la similitude (métaphore et comparaison), et, d’autre part, celles impliquant un rapport de contiguïté (métonymie et synecdoque). À travers sa prose limpide, Lodge rend la théorie aussi prenante qu’une histoire d’amour.

Mais son écriture, si claire qu’elle soit, reste de la rhétorique. À ce propos, on est frappé par le récit d’un colloque international en 1986 à Glasgow sur lequel Lodge devait écrire un documentaire pour la télévision. Il résume brillamment la communication de Stanley Fish, intitulée « Omission de la portion manquante : pouvoir, sens et persuasion dans “l’Homme au loup” de Freud ». Selon Fish, savoir si la scène primitive postulée par Freud s’est produite ou non n’a aucune importance, parce que sa crédibilité est plutôt fonction de son pouvoir explicatif : « Elle répond au besoin que Freud a engendré en nous de comprendre, et en comprenant de devenir ses complices dans l’histoire… La thèse psychanalytique est que l’on ne peut pas se mettre du côté de l’inconscient. La thèse de cette communication, c’est qu’on ne peut pas se mettre du côté de la rhétorique. Ces deux thèses n’en font qu’une. »

Fish avoue qu’il s’oppose à certaines prétendues vertus – ouverture, flexibilité, indécidabilité, générosité de l’esprit, reconnaissance de la différence –, leur préférant la notion de « persuasion », définie comme  « un désir de maîtrise et de clôture ». Il nous semble que Lodge est son allié (inconscient ?) : dans ses mémoires, il cherche à convaincre, à clore.

A-t-il eu de la chance ? Lorsqu’on voit des photos sur Internet de son visage hanté – il a quatre-vingt-quatre ans –, on se le demande. D’accord, la vieillesse est un naufrage, mais à ce point-là ? Lodge n’a-t-il rien pu substituer à sa foi perdue? Le roman et les mémoires ne font-ils pas l’affaire ? Ces mémoires semblent une manière de tenir une comptabilité ici-bas, octroyant au lecteur le rôle du magistrat du Jugement dernier. Quelle note lui donnera-t-on ? Seul Lodge pourrait dire si tout cela valait la peine.

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