Suspense (22)

Et pendant ce temps, à Paris…

Le premier roman de Dov Alfon, Unité 8200, thriller d’espionnage, a de quoi réjouir les amateurs de bons divertissements. Bien informé, délicieusement malin et mené prestissimo, il a tout pour séduire.


Dov Alfon, Unité 8200. Trad. de l’anglais par Françoise  Bouillot. Liana Levi,  385 p., 22 €


On y rencontre des agents des services secrets israéliens (l’auteur en a été un lui-même), un commissaire de police français (fatigué), des Chinois, des blondes… tandis que s’enchaînent disparitions, meurtres et courses-poursuites. L’histoire se déroule à Paris et, parallèlement, à Tel Aviv dans les différents milieux de la barbouzerie locale. Tout cela en un laps de temps de 24 h, comme l’indique le titre hébreu, puis anglais, du livre, « une longue nuit à Paris ». Profitons-en au passage pour laver l’éditeur de tout soupçon de laisser-aller éditorial : si la version française du livre a été effectuée à partir de la traduction anglaise, c’est avec l‘accord de l’auteur lui-même à la suite de péripéties presque aussi passionnantes que les aventures espiono-policières du roman lui-même.

En effet, le livre,  qui a connu un grand succès en Israël,  a ensuite été traduit en anglais pour être présenté aux éditeurs étrangers à la foire de Francfort en 2017 mais n’y  a d’abord trouvé aucun acquéreur. Il essuya, comme l’a raconté Alfon [1], 35 refus de la part d’acheteurs américains, anglais, australiens, jugeant tous que « l’intrigue était incompréhensible pour des non-Israéliens […] Ce n’est que le dernier jour de la foire – la dernière nuit en fait au bar du Maritim – que le légendaire Christopher MacLehose [éditeur de Millenium] se pointa avec une très belle offre, liée à une seule condition – qu’[Alfon] accepte de retravailler la traduction pour accentuer certains points de l’intrigue […] qui demandaient d’être mis en lumière ». Des remaniements sur certaines allusions politiques furent aussi jugés nécessaires pour éviter les problèmes juridiques. Alfon précise ainsi : « Dans la première version [en hébreu], le donateur du premier ministre est un quadra australien, car je voulais l’éloigner du magnat des casinos qui finance les campagnes politiques de Netanyahou, l’Américain Sheldon Adelson. Mais peu après la publication du livre en Israël, Netanyahou fut soupçonné d’avoir reçu des cadeaux illicites d’un second milliardaire, l’Australien James Packer. Il me fallut donc transformer mon personnage et lui donner une biographie très différente de celle de Packer, et lui octroyer la nationalité helvétique. »

Dov Alfon, Unité 8200

Dov Alfon © Assaf Matarasso

Que de péripéties ! Quant à celles d’Unité 8200,  elles sont impossibles à raconter mais débutent le matin du 16 avril à l’aéroport de Roissy où un jeune responsable marketing israélien disparaît dès son arrivée. Par plaisanterie, il a suivi la belle blonde en uniforme d’hôtel qui, pancarte à la main, attendait un passager à  la  descente de l’avion. Après avoir pris l’ascenseur en sa compagnie, il s’est volatilisé ; elle aussi. Le commissaire Léger doit enquêter sur ces disparitions a priori sans  intérêt mais qui se mettent soudain à intéresser beaucoup de monde. Le colonel israélien Zeev Abadi, nouveau chef de l’unité 8200, qui se trouvait là « par hasard », vient mettre son nez dans l’affaire. Des chaînes de télévision israéliennes favorables au Premier ministre, qui ne devraient en principe pas couvrir un fait divers aussi mineur, trouvent opportun de le mettre en avant pour faire oublier l’embarrassante nouvelle des faramineuses dépenses de coiffeur de l’épouse du Premier ministre (lisez Mme Netanyaou). L’infortuné voyageur, va-t-on vite apprendre, a été exécuté sur les ordres de mystérieux Chinois dont la blonde est l’assez naïve complice. Pendant ce temps, à Tel Aviv, les différents départements des services d’espionnage et de l’armée rivalisent de traitrise, tandis que leurs ordinateurs envoient et reçoivent à jet continu rapports confidentiels ou messages cryptés… Une douzaine d’heures plus tard, dans la capitale parisienne ou en proche banlieue, au grand dam du maussade commissaire Léger et du plus vif  Abadi, les assassinats se poursuivent et les cadavres s’accumulent; 5 puis 9 puis… etc. (des Israéliens, des Français, des Chinois, un Afghan…).

Mais, le matin du 17 avril, après quelques explosions, enlèvements et fusillades supplémentaires, le calme revient, les mystères sont éclaircis, et l’adjointe d’Abadi, incarnation de l’éternel féminin moderne (belle, intrépide, etc.), ayant déjoué à Tel Aviv les coups bas de ses supérieurs et collègues, atterrit fort à propos à Paris pour sortir Abadi, amoché mais vivant, de l’Hôtel-Dieu où ses talents de James Bond l’ont mené, et le conduire à Créteil pour une visite – il n’est pas sépharade pour rien – à sa vieille maman.

Dov Alfon, Unité 8200

Tout du long, le lecteur s’amuse et frémit, car Alfon manie aussi bien le drolatique que l’inquiétant, minute à ravir son suspense et fabrique des situations impeccablement  rocambolesques. Il assure aussi une parfaite tension narrative en découpant le roman en une centaine de brèves sections qui permettent de rapides changements de décors et de personnages, et un montage serré de scènes frappantes.

L’habileté qu’il déploie à construire une action complexe et à utiliser les techniques du thriller se double d’une conception efficace des personnages. Léger et Abadi, les principaux enquêteurs, sont à la fois neufs et familiers : ils ont les plaisantes vertus d’entêtement et de méfiance vis-à-vis de leurs hiérarchies qui permettent l’identification ;  l’Israélien est ouvert, madré et « sexy » (après tout, c’est lui le héros), le Français, tant pis pour l’orgueil national, borné et bougon mais il suscite quand même l’affection. Quant aux autres participants, ils tiennent leur rôle, comique le plus  souvent, avec le brio qui convient. Il n’y a qu’Oriana, l’adjointe d’Abadi, trop bien dotée d’atouts moraux et plastiques, qui pèche par fadeur. Mais on l’oublie, car elle sert à nous introduire aux méthodes du renseignement moderne. En effet, une partie du livre consiste à nous faire découvrir qu’espionner, loin de consister en filatures et en déguisements, se passe derrière un écran à collecter et à disséminer dans le monde entier une foultitude d’ « informations ». Toute cette surveillance et ces manipulations électroniques, ces réunions de briefing et de débriefing, d’enfumage et d’intimidation orchestrées par les services concernés, loin de donner lieu aux moments assez mornes que réserve habituellement le roman avec cybernétique et geeks, fournissent ici de jolis morceaux de bravoure.

Ainsi, Dov Alfon, qui fut officier du renseignement, enquêteur puis rédacteur en chef d’Haaretz, se réincarne avec Unité 8200 en un excellent auteur. Son talent, sans doute affûté professionnellement par la pratique de l’enquête et du renseignement, a aussi bénéficié d’une fréquentation des grands textes littéraires acquise dès l’école ; sa notice biographique sur Wikipedia nous signale en effet qu’une enfance française l’a introduit à la lecture de l’excellent Spirou et que c’est même dans les pages de ce journal qu’à l’âge de neuf ans il aurait publié son premier écrit.


  1. Toutes ces informations m’ont été communiquées par Dov Alfon.
Cet article a été publié sur Mediapart.

Claude Grimal

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