Agualusa, la révolution onirique

« À chaque homme, disait Borges, il est donné, par le rêve, une petite éternité personnelle qui lui permet de voir son proche passé et son proche avenir. » Chez José Eduardo Agualusa, cet écrivain né en Angola en 1960 et qui vit entre le Portugal, le Brésil et son pays natal, l’onirisme n’exclut pas le recours au réel, le passé et le présent se brouillent souvent, la mythologie et l’Histoire tendent à se confondre, les personnages semblent sortir d’une légende populaire pour entrer dans un film policier.


José Eduardo Agualusa, La société des rêveurs involontaires. Trad. du portugais (Angola) par Danielle Schramm. Métailié, 280 p., 18 €


Félix Ventura, le bouquiniste albinos du Marchand de passés, de José Agualusa, ressemble à un affairiste doublé d’un sorcier : la nouvelle bourgeoisie de sa ville, pour faire peau neuve, a besoin de ses services. À ceux qui viennent de faire fortune ou qui ont grimpé des échelons dans la société, aux entrepreneurs, ministres, trafiquants, généraux, Ventura se targue de procurer un « bon passé » : des « ancêtres illustres », « un nom qui évoque la noblesse et la culture ». Il leur vend donc un passé tout neuf. « Je fabrique des rêves », dit celui qui, tel Cioran, convoqué comme témoin dans La société des rêveurs involontaires, serait de ceux qui avouent que le réel leur donne de l’asthme.

C’est comme si, chez Agualusa, l’immersion dans le rêve était une façon de revisiter, tout en la tenant à distance, une histoire de la violence. Dans La saison des fous, l’enquêteur, interrogeant Lidia do Carmo Ferreira, revient sur d’effroyables histoires de viol, d’inceste, de suicide, mais fait aussi la chronique de la guerre d’indépendance, puis de la guerre civile en Angola (décrites avec une acuité non dénuée d’empathie par Antonio Lobo Antunes dans ses romans aussi bien que dans ses lettres de guerre).

José Eduardo Agualusa, La société des rêveurs involontaires

Les livres d’Agualusa sont souvent des condensés de chaos, même dans La guerre des anges qui se déroule dans les favelas de Rio. Des tortionnaires, des chefs de bande transforment Rio la ténébreuse en un pandémonium, tout comme ils ont fait de l’Angola une terre dévastée.

Dans le dernier roman d’Agualusa, paru en ce début d’année dans une traduction de Danielle Schramm, La société des rêveurs involontaires, les Portugais ont dû fuir l’Angola, mais laissent derrière eux un pays au bord de la ruine. Un quatuor, placé sous l’ombre tutélaire de Cortázar, joue avec l’idée qu’ils sont des rêves devenus réalité et une réalité devenue des rêves. Il faut imaginer, pour suivre ces personnages, une machine à voir les rêves, une machine capable de « traduire l’activité cérébrale pendant qu’on rêve en images animées » : un journaliste divorcé, une artiste mozambicaine nommée Moira (on ne peut s’empêcher de penser aux moires, ces déesses de la fatalité), un personnage trouble qui joue les espions, un guérillero devenu patron d’hôtel, auteur d’un journal fourmillant de mystères – les quatre rêveurs éveillés n’ignorent pas que le rêve est une seconde vie.

L’art doit inquiéter, effrayer, dit à un moment un personnage du livre. Chez Agualusa, un simple détail, comme une veste en soie de couleur pourpre, une vidéo des rêves, une citation de Fernando Pessoa (« Mourir c’est seulement ne pas être vu »), une conversation entre un douanier et un voyageur à propos d’un Boeing disparu en vol… un simple détail, donc, peut faire basculer la réalité. L’un des membres de la confrérie, le journaliste aux rêves paradoxaux, se demande si sa réalité, la réalité sur laquelle il travaille, ne souffre pas d’un excès de créativité.

José Eduardo Agualusa, La société des rêveurs involontaires

José Eduardo Agualusa © Rosa Cunha

Les personnages d’Agualusa, s’accrochant à un espoir ténu, tentent, dans une dystopie, de transformer la grève générale en rêve général. Ils mènent l’enquête dans un pays promis aux pires bouleversements. Dans La société des rêveurs involontaires, le rêve n’est pas un moyen de fuir ce que le quotidien a de plus menaçant et de plus terrifiant, ni un moyen de faire la révolution sans effusion de sang.

Les personnages qui enquêtent le font pour eux-mêmes : l’exergue placé au début de ce polar métaphysique et de cette chronique guidée par le principe d’incertitude est une citation de Pessoa qui rappelle que rêver, c’est aller à la recherche de soi. Ceux qui s’y adonnent parviennent, par une alchimie occulte, sinon à se trouver, du moins à voler des fragments de bonheur : c’est peut-être, croient-ils savoir, parce que le rêve est la porte dérobée par laquelle le monde, qui se défait, peut être réenchanté.

Linda Lê

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