La guerre et la vie

Les éditeurs disent que les nouvelles ne se vendent pas. Les lecteurs les contredisent. Les écrivains n’en ont cure, surtout quand ils viennent de plus loin et de plus grave. Mazen Maarouf est né en 1978, il est libanais et islandais, une double nationalité éloquente, et il est fils de réfugiés palestiniens, une ascendance largement intranquille. Son recueil Blagues pour miliciens, plus ravageur que ce que sous-entend le titre, est un obus littéraire perforant, qui diffuse un comique inusité, cruel, à la lisière d’un fantastique renouvelé.


Mazen Maarouf, Blagues pour miliciens. Trad. de l’arabe (Liban) par Bruno Barmaki. Flammarion, 169 p., 17 €


Les nouvelles de Maarouf mettent en scène un étrange entre-deux-mondes rendu à un état délirant par la guerre permanente et les bombardements vécus comme la norme, un monde sans date, sans âge, sans nom – Beyrouth y est à peine mentionné. La destruction et la mort viennent d’on ne sait où, les responsables et les coupables sont absents, il ne reste plus que des éclopés, des vivants en sursis, des morts encore en vie. La frontière entre le réel et l’inimaginable a disparu. Les différences substantielles entre l’humain, l’animal, le végétal et le minéral n’existent plus. Tout est possible, là, au pied de votre immeuble, chez vous, dans votre cuisine, ou dans le cinéma de votre quartier.

L’auteur, également poète, s’autorise les situations les plus extravagantes et les plus irréalistes, non par licence poétique, mais par fidélité à la vie, comme si la guerre était le plus inventif de tous les écrivains du monde. Beaucoup de ses nouvelles commencent avec un narrateur jeune qui évoque son père ou son frère, lequel se retrouve privé d’un membre en quelques secondes, le temps d’une explosion et celui d’une phrase ou d’un segment de phrase. Ici, c’est un narrateur qui avoue à sa grande honte qu’il « pisse tous les quarts d’heure » et porte des couches, quand on comprend qu’il n’a plus de jambes ; là c’est un père dont le rôle est d’actionner le manche du gramophone d’un bar, jusqu’au jour où il perd les deux bras, avant de mourir sous les yeux de son fils qui croit les voir repousser « comme deux champignons débarrassés d’un chapeau plein de cadenas ».

D’autres commencent par un rêve dont on ne sait si c’en est un, ou une blague qui n’en est pas une, si ce n’est d’un humour noir, capable d’absorber tous les rayons qu’il reçoit. Mazen Maarouf exploite la qualité dé-réalisante du rêve à l’extrême, à tel point que le lecteur doit rembobiner cette phrase pour tâcher de comprendre qui parle, sur quel plan et dans quel type d’étoffe narrative. Ainsi Hussam, personnage principal de « Syndrome du rêve des autres », qui « s’imaginait être dans le vestiaire du rêve des autres », transformé en élément de décor, taille-crayon, chien ou cendrier, ou, pire encore à ses yeux, en fille, et pire que pire encore, en objet du rêve d’une fille. Qui a perdu la tête ? Maarouf ? Hussan ? Le lecteur ou, « pire encore », la lectrice ? Pourtant, la nouvelle accroche, car Maarouf écrit de façon si ramassée qu’il ne laisse le temps à personne, ni dans l’histoire ni hors histoire, de se poser des questions pour remettre le réel dans le bon sens. Il frôle le sketch mais pulvérise les points de vue, drague du côté de la bande dessinée, mais sans illustrations : il ne reste plus que des bulles où l’on est stupéfait de rire ou stupéfait tout court.

Mazen Maarouf, Blagues pour miliciens

Mazen Maarouf © Raphaël Lucas

Mazen Maarouf ne se contente pas de commencer par une situation banale pour la renverser en quelques lignes d’une écriture dense et elliptique. Il arrive qu’il commence par l’incompréhensible et s’y tienne, tirant sur le fil de l’inouï jusqu’au bout du bout, dans les limbes du plausible. Ainsi la nouvelle « Aquarium », crue, qui met en scène un homme et une femme, l’amour qu’ils font, le pénis de lui, la pilule contraceptive d’elle, et l’étrange progéniture qu’ils produisent, une « mystérieuse masse utérine », fœtus ou caillot de sang, nul ne le sait, pas même les médecins. Le caillot a un prénom, Mounir, il est aimé et choyé dans son éprouvette, puis son aquarium, par ses parents, qui vont jusqu’à fêter ses anniversaires en invitant des enfants sur Internet. La nouvelle tient en une dizaine de pages, elle est bizarre, éprouvante, tout en laissant passer un subtil filet de tendresse quand sont évoqués des amis du couple qui « auraient bien aimé garder une trace de leurs proches morts dans une explosion ou… disparus pendant la guerre ». Une trace, un caillot, un amas de cellules : quand passe-t-on de vie à trépas ou l’inverse, de trépas à vie ?

Les nouvelles de Maarouf ne sont ni grand-guignol, ni insoutenables. Ses quatorze brèves de guerre et de vie sont trop tendues pour installer l’horreur, trop inattendues pour être qualifiées de tragicomiques. Les catégories tanguent, même le comique y est déstabilisé. À peine a-t-on tourné la page que le narrateur n’est pas celui que l’on croyait et s’est métamorphosé, ici en bête, là en étagère, ou encore en étron. La dernière nouvelle, « Juan et Ausa », se déroule en Europe, plus exactement en Espagne, en un mystérieux « après la dernière guerre », mais il faut attendre quelques lignes avant la fin pour découvrir que celui qui parle est le personnage du taureau. Est-ce ce qui justifie la douce ironie quand il évoque les ennuis de Juan, fiancé à Ausa, empêtré et honni parce qu’il a fait l’amour à la fille des ses voisins, âgée de seize ans ?

Nous vivons dans des contrées en paix, où la subversion est à la fois portée aux nues et banalisée, voire ravalée au rang d’idée éculée, si bien qu’il est difficile d’identifier des écrivains occidentaux vraiment subversifs (je défie quiconque de citer plus d’un ou deux noms). Mazen Maarouf l’est, sans aucun doute. Il est né à Beyrouth, loin de l’Occident, et il écrit en langue arabe. Est-ce tellement surprenant ?

Chez lui, la narration est un art du transformisme. Il maîtrise la métamorphose comme il maîtrise la parataxe, l’absence de transition et de lien. Son monde est sans cause, dépourvu du repos et de la sécurité que procure le sentiment qu’une logique existe. Tout peut advenir quand le rythme est celui de la déflagration, arbitraire, tombée du ciel, létale. Son génie de la situation l’apparente à la tradition de l’absurde, mais sans la dimension métaphysique que charrie avec lui ce terme, n’étaient les embryons de réflexion qui naissent évidemment dans l’esprit du lecteur. Chez Maarouf, c’est la physique qui est bouleversée, notamment la physique des corps : liquides, solides et vapeurs s’interpénètrent et passent d’un état à l’autre sans qu’on y prenne garde. Avant d’être écrivain, Mazen Maarouf fut professeur de chimie et de physique. Un seul fluide corporel est absent de ses nouvelles, les larmes.

Cécile Dutheil

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