Rome et l’air du temps

La conscience occidentale s’est construite en prenant Rome pour miroir de ses obsessions et de ses hantises. Il y eut, à la suite de Montesquieu, le thème de la république comme régime idéal ; il y eut celui de la décadence causée tantôt par un essoufflement interne, tantôt par des invasions barbares, tantôt par le triomphe de l’obscurantisme chrétien. La mode étant au discours apocalyptique fondé sur des prévisions écologiques alarmantes, voici qu’on s’inquiète aujourd’hui des effets du climat sur la persistance de la civilisation.


Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome. Préface de Benoît Rossignol. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Philippe Pignarre. La Découverte, 544 p., 25 €


On s’intéresse depuis quelque temps aux possibles corrélations entre des modifications climatiques séculaires et des évolutions globales de la société, par exemple dans le livre classique d’Emmanuel Le Roy Ladurie sur le petit âge glaciaire du XVIIe siècle. Plus récemment, Fabrice Mouthon s’est, dans Le sourire de Prométhée, attaché à distinguer les grandes variations climatiques entre 500 et 1500 [1]. Il semble désormais acquis que l’optimum politique de l’Empire romain, durant le siècle des Antonins, a correspondu à un optimum climatique. Mais il s’agissait là d’une ces évolutions trop lentes pour être perçues au moment où elles se produisent. Le Roy Ladurie dut chercher dans les archives locales des traces d’une avancée ou d’un retard des vendanges et déduire de ces variations de dates un réchauffement ou un refroidissement. Le fait avait été enregistré mais pas forcément reconnu par les consciences. Diverses publications très récentes ont attiré l’attention sur un phénomène d’un tout autre ordre : un refroidissement tellement brutal qu’il n’a pas échappé aux contemporains. Comme cela s’est produit au milieu du VIe siècle, il est tentant d’établir une corrélation avec la chute de l’Empire romain d’Occident, même s’il est convenu de retenir comme date de celle-ci la déposition de Romulus Augustule le 23 août 476.

Cette tentation fonctionne dans les deux sens. D’une part, on veut trouver une nouvelle explication à cet effondrement dans lequel il serait difficile de ne pas voir une des pires catastrophes qui aient marqué l’histoire de l’Occident, cette terrible régression de la civilisation, terrible pour avoir touché absolument tous les domaines de la vie collective – politique, social, technique, intellectuel, économique, sanitaire – à l’unique exception de l’institution catholique. On constate, d’autre part, que la hantise qui polarise notre époque est celle d’une catastrophe écologique et climatique en passe de détruire notre civilisation, tout comme, laisse-t-on entendre, une autre catastrophe climatique a détruit cet empire qui avait rassemblé Europe, Afrique du Nord et Proche-Orient dans une civilisation globalement pacifique et raffinée. Rome sert une nouvelle fois de miroir : nous regardons en elle nos espérances ou nos angoisses. Et cette fois, puisque l’époque est au catastrophisme, nos angoisses.

Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome

Thomas Cole, La désolation (1836)

Les descriptions les plus terrifiantes d’une désolation à peu près généralisée concernent la seconde moitié du VIe siècle et nous viennent en particulier de Grégoire le Grand, pape de 590 à 604. Toute la question est d’évaluer l’étendue de cette désolation et d’en identifier les causes. Il y eut certes les effets désastreux de la reconquête de l’Italie par les héritiers constantinopolitains de l’Empire romain, avec les longs combats entre Totila et les troupes de Justinien, au terme desquels Rome semblait anéantie quand Narsès la reprit, en 553. En quelques années, la population de la Ville était passée de 200 000 habitants à 20 000. Mais on sait désormais que la guerre ne fut pas la seule cause de ce désastre démographique. Il y eut aussi, pour une large part, la première grande épidémie de peste à avoir touché l’Italie avant de ravager l’Europe entière. En 542, Constantinople perdit 40 % de ses 500 000 habitants, à raison de 10 000 morts par jour. Marseille fut touchée en 543. L’historien Grégoire de Tours (Histoire des Francs, livre IV) décrit la peste à Arles en 549 et à Clermont. Procope de Césarée et Jean d’Éphèse ont décrit très précisément les manifestations de cette peste bubonique. Parmi les conséquences de cette épidémie, on peut compter l’affaiblissement des troupes de Justinien, qui ne purent poursuivre la reconquête de l’Italie et la réunification de l’Empire romain. On peut aussi mentionner le dépeuplement de zones entières, avec pour effet une avancée du désert dans des pays comme la Libye, jusqu’alors grenier à blé de l’Italie.

Le bacille de Yersin a été d’autant plus virulent qu’il a touché une population fragilisée par une catastrophe climatique majeure qui a frappé les esprits et que la dendrochronologie nous permet de situer en 540. Un froid exceptionnel a duré plusieurs années, dû peut-être à une collision avec une comète ou plutôt, pense-t-on désormais, à une gigantesque éruption volcanique en Amérique centrale. Une épaisse couche de poussière obscurcissait le ciel, ruinant les cultures. Les auteurs de l’époque évoquent ces froides années sans été. Cassiodore écrit que l’on « observait un soleil de couleur bleue » ; Procope de Césarée dit que « cela ressemblait au soleil lors d’une éclipse ». Guerres, froid et famine, gigantesque épidémie de peste – qui a infecté l’empereur Justinien et tué le pape Pélage II, à qui succéda Grégoire le Grand –, on comprend que les descriptions faites par les contemporains soient si épouvantables.

Cela reconnu, quel sens y a-t-il à voir dans les effets de cette épidémie de peste consécutive à un brutal refroidissement de quelques années « la cause » de l’effondrement de l’Empire romain ? Il est clair que les descriptions qui nous sont parvenues d’une Europe meurtrie par une désolation à peu près généralisée sont directement marquées par ce désastre climatique et sanitaire, dont on ne peine pas à comprendre qu’il ait eu des conséquences considérables dans tous les domaines de la vie collective. Ces conséquences sont d’autant plus graves que cette pandémie de peste bubonique fut suivie d’une trentaine de nouvelles manifestations durant les deux siècles suivants. Une fois que l’on a porté l’attention sur ces calamités sanitaires, on ne peut plus en négliger l’importance historique, même si l’exemple de la grande peste du XVe siècle montre qu’une aussi gigantesque épidémie peut être terriblement meurtrière sans pour autant détruire toute la civilisation. La grippe espagnole, survenue après la Première Guerre mondiale, a peut-être fait encore plus de morts que celle-ci ; il n’en reste pas moins que le suicide de l’Europe est un effet de la Grande Guerre, bien plus que de cette pandémie.

Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome

L’identification de « la cause » de la chute de Rome a depuis longtemps cessé d’être un problème historique, si elle l’a jamais été, pour n’être en réalité qu’un des thèmes majeurs de la conscience occidentale. On ne regarde pas Rome pour elle-même mais pour se contempler dans ce miroir. Il n’est donc pas surprenant que nos contemporains soient à ce point intéressés par l’idée qu’une catastrophe climatique puisse être « la cause » de l’effondrement de l’Empire romain, puisque la hantise d’une fin des temps prochaine a pris un tour obsessionnel.

En 2017, dans sa version américaine originale, le livre du professeur Kyle Harper portait pour titre Le destin de Rome (The Fate of Rome). Sa traduction française devient : Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome. De cette manière, la portée idéologique du propos devient évidente : c’est de notre temps qu’il s’agit, c’est notre propre effondrement qu’il est convenu de nous promettre avec insistance. Les allusions à notre époque sont transparentes : l’éditeur ne peut feindre d’ignorer le contexte actuel quand il présente ce livre en disant que « les habitants de l’Empire ont cru la fin du monde arrivée », ouvrant ainsi la porte au triomphe des « religions eschatologiques, le christianisme puis l’islam ».

Dans le registre de la somme à l’américaine, ce livre est loin d’être négligeable. Avec ses 544 pages, il est documenté, riche en tableaux et cartes, en notes, en références bibliographiques. On peut aussi dire : bavard. S’il laisse une impression d’obésité, on peut juger que c’est la contrepartie de ses qualités, un effet inévitable de la masse d’informations ainsi procurée. En revanche, la traduction peut difficilement être défendue. Reste qu’un tel livre a le mérite d’exister et de rendre accessible à un large public une vision de ces « siècles obscurs » qui ne lui est pour l’heure guère familière.

Marc Lebiez

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