Les îlots de résistance d’Elio Vittorini

« Nous ne pouvons choisir entre écrire et ne pas écrire. Il pèse sur nous une obligation qui ne nous le permet pas. Une obligation qui nous vient de tous les hommes, qui rend terrible notre vocation, et qui nous pousse, dans chacun de nos livres, à recommencer à dire la vérité justement avec chacun de nos livres, avec chacun de nos écrits, à la répéter chaque jour […]. Il ne s’agit pas seulement d’enrichir le monde. Il y a une question de vie et de mort dans l’exercice de notre métier » : ces quelques lignes de la postface d’Œillet rouge, écrite en 1947, pourrait servir de profession de foi à Elio Vittorini, l’auteur de la très fameuse Conversation en Sicile, qu’Italo Calvino, dans une de ses lectures critiques, qualifiait d’« œuvre-manifeste incomparable ».


Elio Vittorini, Les hommes et la poussière. Trad. de l’italien et présenté par Marie Fabre. Nous, 151 p., 16 €


Italo Calvino rappelait aussi que Vittorini définissait souvent ses batailles en récusant, par exemple, une culture qui nous console, pour prôner une culture qui nous défende (« Une culture qui empêche les souffrances, les conjure, aide à éliminer l’exploitation et l’esclavage, et à vaincre le besoin »).

Cette culture qui nous défend, il en livre la philosophie dans Les hommes et les autres, en préconisant une curiosité pour ses semblables, « curiosité de savoir comment ils sont et comment ça va pour eux », sans renoncer jamais à la mémoire, à la contemplation, au goût d’observer, tout cela en étant « comme à l’intérieur de la vie » et, en même temps, « penché sur la vie », de sorte qu’un livre nous apprend aussi à étudier la réalité et les hommes.

Maurice Nadeau, qui rencontra Vittorini en 1947, quelques années après la publication de Conversation en Sicile, écrivit une préface à la traduction française du Journal en public, « précieux journal que celui où on lit l’histoire d’un homme par ses pensées, d’un artiste à la recherche d’une esthétique, d’un intellectuel, ou comme on dit en Italie d’un homme de culture, à travers les seuls actes qui l’engagent de façon durable : des mots tracés sur le papier ». Nadeau se souvient des graves démêlés de Vittorini avec la censure, et de son « illumination » lors d’un voyage de Florence à Milan, en mars 1933 : Vittorini, note son préfacier, se « découvrait ».

Elio Vittorini, Les hommes et la poussière

Elio Vittorini

Puisque Vittorini a livré son Journal en public, s’en tenant à son cheminement intellectuel, il est sans doute inutile de préciser que, né en 1908 à Syracuse, il était le fils d’un cheminot. Il serait plus instructif de se pencher sur ses influences littéraires : Daniel Defoe, « à cheval galopant à bride abattue sur l’horizon du roman moderne » ; Eugenio Montale, dont il place Les occasions au firmament d’une poésie intraitable ; Melville, qui lui a appris à quel point la pureté peut être féroce ; Hemingway, « le Stendhal de notre époque ». Il serait plus instructif aussi de revenir sur l’épisode qui marqua durablement sa vie d’écrivain : écrite entre 1937 et 1938, Conversation en Sicile parut en feuilleton. Mais son succès attira l’attention de L’Osservatore Romano, l’organe officiel du Vatican, qui condamna ce texte pour immoralité et en obtint la saisie. « J’écris sur les douleurs du monde offensé », dit un personnage du livre. C’est un des aspects de l’œuvre de Vittorini, l’autre aspect, il l’a dévoilé dans Journal en public : « Notre conscience requiert des significations nouvelles pour être une conscience vivante et fraîche. Si rien de nouveau ne vient l’enrichir, la conscience pue. Elle empeste, elle pue. Eh bien, les hommes, ces merveilleuses créatures, vivent la plupart du temps avec une conscience qui pue. »

Dire de l’œuvre de Vittorini qu’elle est expérimentale, c’est oublier l’offensive qu’elle lance sans cesse contre le rance, l’académisme des assis. Par lutte contre l’académisme, Vittorini entend aussi la résistance à ce qui est communément appelé « défense de la civilisation » : il rappelle que la civilisation est une chose en devenir et non immobile, elle gagne à être en mouvement, « si elle s’arrête, plutôt qu’à des invasions barbares, la faute en est précisément aux beaux messieurs qui la défendent ». Dire que l’œuvre de Vittorini est expérimentale, c’est oublier aussi qu’elle est, selon l’expression de Calvino, anti-autoritaire et qu’elle s’adresse aux politiques : « Nous avons nous aussi quelque chose de politique à dire, et cela peut avoir de l’importance pour ce que vous pouvez dire vous-mêmes en matière politique. »

Elio Vittorini, Les hommes et la poussière

Petite-bourgeoisie (ou des souvenirs triestins), Le Brigantin du pape (un écrit de jeunesse autour des notions de débauche et de lucre), L’Œillet rouge (publié dès 1933 dans la revue d’avant-garde et antifasciste Solaria, ce qui permit à Vittorini de mettre l’accent sur la valeur documentaire du texte), Les Villes du monde (roman laissé inachevé sur le thème de l’errance), pour ne citer que quelques-uns des livres de Vittorini, auxquels il faudrait ajouter Journal en public, Conversation en Sicile et Les hommes et les autres : dans tous ces écrits, Vittorini martèle une certitude – si « superficiels et sots » que paraissent parfois les poètes, les écrivains d’imagination, ils sont irremplaçables par ce qu’ils expriment à leur insu : « C’est l’homme lui-même, à un moment donné de l’histoire, qui parle par leur bouche. »

C’est encore l’humain qui se trouve au centre du recueil de textes brefs écrits dans les années 1930-1940, traduits aujourd’hui aux éditions Nous par Marie Fabre et rassemblés sous le titre Les hommes et la poussière. Dans sa préface au Journal en public, Maurice Nadeau relève le mélange de réalité nostalgique, satirique ou mélancolique, et de « réalité magique », qui fait des écrits de Vittorini des manifestes politiques et poétiques. Marie Fabre, dans sa présentation des Hommes et la poussière, évoque la façon dont les textes de Vittorini s’élaborent : en passant des formes « plus ou moins classiques » à un langage symbolique, plein d’ironie.

Les lecteurs de ces nouvelles apprendront que Vittorini reconnaît sa dette à l’égard de William Saroyan, qu’il traduisit. Ils entreront dans l’intimité d’un adolescent de quatorze ans qui assiste à l’ascension des mussoliniens. Ils embarqueront pour un voyage au long cours qui les mènera vers des îlots de résistance, où l’acuité est acquise par la souffrance, où l’humain apparaît dans son énigmatique et miraculeuse simplicité : « Il arrive, je le répète, qu’on veuille penser à l’homme entier, et que l’on pense à soi-même pour penser l’homme entier. Mais qu’on ne trouve en soi-même qu’un après-midi, l’été, la mer, un verre de seltz encore plein, un chariot-citerne qui arrose la poussière. » Et Vittorini ajoute : « L’homme entier, se peut-il qu’il ne soit qu’un après-midi de grincement et de poussière ? »

Linda Lê

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