La face cachée de l’Histoire

Dans Défense du secret, Anne Dufourmantelle note qu’il nous reste, du secret, l’ombre profane déposée en nous. Ailleurs, elle cite la fameuse phrase d’André Malraux : « La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache. »


Marcel Beyer, Secrets. Trad. de l’allemand par Cécile Wajsbrot. Métailié, 270 p., 21 €


Cette vérité humaine, Marcel Beyer ne cesse, dans ses livres, de la chercher, sondant la face obscure de ses personnages : Hermann Karnau, l’acousticien obsessionnel et fanatique qui, dans Voix de la nuit, devient un affidé des hitlériens et cherche la voix qu’il croit la plus pure au monde, ou bien Kaltenburg, l’ornithologue du roman éponyme, qui vit entouré de choucas, ou encore le grand-père de Secrets, dont le lecteur a l’impression qu’il s’est échappé d’un opéra, avec soprano aux « yeux italiens », fiancée délaissée, soupirant s’enfuyant pour s’engager dans la Wehrmacht, petits-enfants qui n’en finissent pas d’interroger les énigmes familiales. Ce chœur de sentinelles veillant sur le passé de leurs ascendants, c’est aussi une ronde d’enfants qui se rappelle d’innocents plaisirs des jeunes âges : la découverte de la fabrique de guimauve, antre de tous les mystères, n’est pas la moindre joie, étrange et extatique.

Dans Kaltenburg (traduit en 2010 par Cécile Wajsbrot), tout tourne autour d’un livre du grand zoologue Ludwig Kaltenburg, Les formes premières de la peur, paru en 1864 avant de connaître plusieurs avatars. Secrets (dont la subtile version française, toujours due à Cécile Wajsbrot, paraît aujourd’hui) revient sans cesse sur l’album de photos, d’où la chanteuse d’opéra, la grand-mère de la famille, est totalement absente : « Notre grand-mère n’a pas de visage », dit le narrateur, l’un des quatre petits-enfants qui s’obstinent à mener des investigations où, à l’histoire familiale, avec ses menus faits, se mêle la grande Histoire, qui mène le lecteur de la guerre mondiale aux bombardements de Guernica. La grand-mère chanteuse d’opéra, tout comme certains personnages historiques mémorables, a été tout simplement soustraite de l’album de famille. Toute trace d’elle a été éliminée alors que le grand-père venait chaque soir l’applaudir, avant, il est vrai, de disparaître, pour prendre les commandes d’un bombardier : « Il n’y a même pas de photos de répétitions, dans l’album, qui eussent été découpées d’un vieux programme et collées en souvenir, comme nous aurions souhaité en trouver. »

Marcel Beyer, Secrets.

La hantise de la voix chez Marcel Beyer apparaissait déjà dans son premier livre traduit en français, Voix de la nuit, roman effroyable où Karnau l’acousticien, qui se définit comme un « voleur de voix », enregistre des halètements, des plaintes, des gémissements de blessés, mais aussi les râles des enfants assassinés. Karnau est un sorcier et un archiviste qui conduit le lecteur jusqu’au cœur de la machine infernale, le bunker de Hitler. Dans Secrets, la grand-mère chanteuse d’opéra représente la voix de l’innocence et la voix meurtrie : pendant que son fiancé, qui a pu arborer les insignes de l’armée de l’air allemande, a peu à peu perdu tout intérêt à ce qui l’électrisait, la cantatrice, atteinte d’une maladie incurable, « n’a même plus la force de chanter chez elle, elle peut à peine murmurer un mot ». Bientôt, tout le monde le sait, elle n’aura plus de voix. La mort l’emportera, mais surtout elle semble dès lors faire partie des secrets inavouables de la famille, secrets sur lesquels personne ne veut lever le voile.

Celle qui remplace la soprano, les petits-enfants l’appellent « la vieille » : « Là où les enfants des voisins ont le croquemitaine ou le grand méchant loup, nous avons la vieille. Plus redoutable que toute autre figure, aucun Vitzliputli, ce dieu de la guerre, ne l’égale. » Les petits-enfants doivent défendre leur grand-mère contre ce personnage, pour qu’elle ne s’efface pas totalement des mémoires, tant la virulence de la vieille, qui poursuit ses petits ennemis avec une hache, s’exerce de façon impitoyable. Elle domine le grand-père, devenu invisible, expert à se dérober au monde.

Le mutisme du grand-père, qui se rappelle peut-être quand même qu’il a participé à la construction secrète d’une armée de l’air pour pouvoir porter l’uniforme de la Luftwaffe, qui se souvient peut-être aussi qu’il a largué des bombes sur Guernica, fait de lui l’incarnation de cette génération qui, aux yeux des descendants, s’est rendue coupable non seulement pour s’être tue face aux chaos de l’Histoire mais pour s’être liguée avec les forces du Mal.

Marcel Beyer, Secrets.

Marcel Beyer © Jürgen Bauer

« Le secret marque notre famille depuis le commencement », dit l’un des personnages du roman. L’ombre profane déposée en chacun des petits-enfants l’incite à enquêter autour du grand-père qui, dès lors qu’il trahit sa fiancée, montre son aveuglement. Le prestige de l’uniforme l’a ébloui, la tentation d’obéir aux ordres les plus destructeurs ne lui pose pas de problème de conscience.

La voix du narrateur est une voix qui s’élève dans la nuit pour tenter de revenir sur ce que la famille a tu, et pour se souvenir de la vérité que les survivants ont essayé d’occulter : le rôle joué par l’un des leurs sous le IIIe Reich. Elle questionne aussi le sens des secrets, « qui ne signifient pas obligatoirement qu’on veuille taire quelque chose de néfaste ». Les traîtres, les espions, les meurtriers ne sont pas les seuls à avoir « quelque chose à cacher », les secrets peuvent être une chose que deux êtres partagent : « un serment d’amour, une fidélité implicite ». La vérité d’un homme, c’est assurément ce qu’il cache. Mais ce secret n’est pas forcément ce qui blesse. Pénétrer dans le sombre royaume des secrets, c’est aussi connaître le côté obscur des choses et attendre quelqu’un avec qui le partager. En cela, Secrets de Marcel Beyer est le roman de l’obscur qui fait entrer le lecteur dans un univers où les drames intimes naissent aussi de la face cachée de l’Histoire.

Linda Lê

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