Pérou : la sale guerre

Des fictions récentes ont engagé avec l’Histoire de la guerre — guerres mondiales, guerre civile en Espagne, guerre d’Algérie, guerre contre le terrorisme — un dialogue qui cherche à lire et à comprendre des événements ramenés à leur condition de faits. D’autres, plus récemment encore, nous convient à une mise en profondeur de ces faits à l’intérieur de personnages, et analysent leurs répercussions intimes chez les vaincus comme chez les vainqueurs, chez les victimes comme chez les bourreaux : c’est le cas, pour l’histoire du Pérou, du roman d’Alonso Cueto, La passagère du vent.


Alonso Cueto, La passagère du vent. Trad. de l’espagnol (Pérou) par Aurore Touya, Gallimard, 272 p., 22 €


La passagère du vent se situe à l’endroit exact où l’Histoire en train de se former est encore présente, à peine refroidie dans la mémoire des Péruviens qui l’ont suivie parfois au jour le jour sans y participer, mais toujours vive dans la conscience de ceux qui l’ont vécue. Parmi ces derniers se trouvent les survivants, ceux qui ont fait ou subi l’événement et en gardent la marque ineffaçable au fond de l’être comme le sceau d’infamie sur l’épaule du forçat. C’est à eux que s’intéresse Cueto, eux, les revenants de la guerre contre le terrorisme hantés par les fantômes de leurs victimes.

De quelle guerre s’agit-il ? Guerre civile entre Péruviens ? Mais qu’avaient de commun les protagonistes, d’un côté les soldats de l’armée régulière péruvienne, issus des classes populaires des villes de la côte, particulièrement de Lima, sous la conduite d’officiers « blancs », et de l’autre les militants du Sentier lumineux, guérilla maoïste implantée dans les Andes par de jeunes intellectuels d’extrême gauche, adeptes de la révolution sur fond d’archaïsme et de misère des sociétés paysannes andines ? Guerre de classes au plan de l’idéologie, sur fond de fracture ethnique entre peuple des villes de la côte et peuple paysan des hauteurs de l’altiplano, guerre « sale » dans tous les cas avec son lot de cruauté et de vengeance sadique dissimulé par les militaires une fois retournés chez eux et rendus à la vie civile. Qui sont les colonels Chabert retour de campagne dans les Andes ? De quel cauchemar éveillé sont-ils revenus, de la mort ou du crime ? C’est ce qu’Alonso Cueto explore à travers son personnage d’Ángel, l’ex-militaire hanté par un souvenir de guerre qu’il lui faut purger.

La passagère du vent (La viajera del viento dans l’original en espagnol) est le troisième opus – après La hora azul (traduit aux éditions Michalon sous le titre Avant l’aube en 2007) et La pasajera (non traduit) – d’une trilogie qui s’appellerait Rédemption. Tous trois racontent de manières différentes la même histoire : un militaire de l’armée péruvienne, entre autres exactions propres à la « guerre sale » contre le Sentier lumineux, a violé ou participé au viol d’une femme capturée dans un village de la sierra et, hanté par le souvenir de cette femme et des circonstances de cette atrocité, habité par un sentiment confus (l’amour ?), ne cesse de porter le fardeau de sa culpabilité jusqu’à ce qu’il rencontre dans la réalité celle qui apparaît comme une véritable revenante en chair et en os et non comme un fantôme inconsistant. D’une version à l’autre, on assiste à un approfondissement de l’histoire qui se dépouille de sa matière romanesque jusqu’à l’os en s’incarnant à chaque fois dans un personnage de plus en plus humble et en modulant sa fin jusqu’à une forme de libération. La trilogie observe la composition, non d’une saga à épisodes, mais d’une série de variations sur un thème qui, toutes différences gardées, rappelleraient en musique celles de Bach et de Beethoven, de même que — pour filer la comparaison musicale — La passagère du vent met en œuvre en son finale quelque chose comme une résolution.

Alonso Cueto, La passagère du vent.

Alonso Cueto © Luis Rodriguez Pastor

Ángel, militaire qui a participé à la guerre à Ayacucho, dans les Andes, cœur de l’insurrection sentiériste, a donc été associé à son corps défendant au viol et à l’assassinat d’une jeune fille enlevée dans un village de la montagne. Des années après, au cœur de Lima, cette femme, Eliana, réapparaît dans la boutique où Ángel travaille, bouleversant sans s’en rendre compte le fragile équilibre émotionnel auquel il était parvenu. Cette rencontre entre le bourreau et sa victime déclenche chez lui une quête obsessionnelle de la paix intérieure qui passera par une trouble et émouvante relation entre les deux protagonistes, où la victime donne à son ancien bourreau l’instrument de sa rédemption. Sans le savoir, Ángel rejoint la pensée traditionnelle des Indiens véhiculée par la langue quechua. Ce qu’éprouve Eliana, il le partage à sa façon dans le sentiment de la faute et le désir de rachat. Pour ces femmes « blessées à jamais », « les souvenirs qui demeurent en elles […] ne disparaissent jamais, ce sont les llakis, “les pensées douloureuses” », « mais c’est aussi ce qu’elles appellent le pampachanakuy. C’est un rituel de pardon, mais ce n’est pas un vrai pardon. C’est un accord qui ignore ou met de côté ce qui a eu lieu dans le passé. Les deux parties parviennent à un accord puis enterrent leurs différends. C’était leur façon de se confronter au pardon. Non pas en combattant, mais en dépassant le passé. Cela tient en cette phrase, qu’elles prononcent : “Se souvenir pour oublier”». Phrase qu’Eliana ne prononce pas dans le récit, mais en laquelle se résume l’intrigue qui résonne peu à peu comme un drame shakespearien de la faute et du tourment.

Derrière cette histoire de soldatesque violeuse et adonnée au plaisir de la torture d’où émerge ce personnage, Ángel, rongé par la honte et le remords, au-delà de cette rencontre entre le soldat et sa victime indienne que le lecteur, pas plus que le narrateur, n’osera appeler amour, n’y a-t-il pas comme une transposition contemporaine de la conquête par les Espagnols de l’empire inca, une variation sur l’histoire de ces conquistadores amoureux de princesses indiennes : Pizarro et sa maîtresse Inés Haylas Yupanqui, princesse inca, Hernán Cortés et la célèbre Malinche au Mexique, ou encore le mariage de Juan de Cuéllar avec la nièce de Moctezuma, de Juan de Saavedra avec la fille de cet empereur ? Il semble que le vieux fonds historique, devenu le socle des fractures sociales et ethniques du Pérou depuis cinq siècles, ait refait surface avec la guerre contre le Sentier lumineux, avec ses massacres et ses exactions sur lesquels se sont construits vaille que vaille une société et un pays.

En réexaminant l’Histoire récente du Pérou, Cueto s’affirme comme un des meilleurs auteurs du monde hispanophone qui renouvelle le réalisme par une écriture cinématographique, non pas à la manière d’un script mais en n’oubliant jamais de placer sobrement ses personnages dans le décor qui les entoure, comme saisis par une caméra. Certes, il a lu avec attention les auteurs du renouveau du roman espagnol (il cite Javier Cercas en exergue d’Avant l’aube) mais ses histoires ouvrent une voie originale quelque part entre l’intense présence de la guerre dans la mémoire des personnages de Cercas – comme Les soldats de Salamine ou le récent Monarque des ombres – et l’intimisme subtil et complexe des brefs romans de Juan José Millás comme Volver a casa (non traduit).

Comme dans Shakespeare, la fatalité n’est pas forcément au rendez-vous de la tragédie. Cueto laisse la porte ouverte à la rédemption, et Ángel, d’une certaine manière, en endossant un meurtre qu’il n’a pas commis, obtient le rachat de sa culpabilité quand Eliana s’efface littéralement de sa vue. Serait-il possible que les veines ouvertes de l’Amérique latine puissent se fermer et ne laisser que la marque, enfin devenue indolore, de leurs cicatrices au Pérou ? C’est le message d’espoir que le roman d’Alonso Cueto inscrit dans l’esprit du lecteur.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Daniel Lefort

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