La chute de la maison Golden

Treizième roman de Salman Rushdie, La maison Golden se déroule essentiellement à New York, de l’élection de Barack Obama en 2008 à celle de Donald Trump, et aussi, pour partie, à Bombay. Il raconte l’histoire de la mystérieuse famille Golden, débarquée un jour d’on ne sait où pour occuper une élégante maison de Greenwich Village, et poursuit d’autres ambitions moins clairement définies comme celles d’évoquer par le biais de cette saga familiale les derniers bouleversements de l’Amérique et du monde en général.


Salman Rushdie, La maison Golden. Trad. de l’anglais par Gérard Meudal. Actes Sud, 415 p., 23 €


Le narrateur du livre de Salman Rushdie, René Unterlinden, sorte de Nick Carraway, le personnage du Gatsby de Fitzgerald, ou de Jeff, du Fenêtre sur cour de Hitchcock, cherche comme eux, en voisin et en curieux, à élucider le mystère de Néron Golden, le richissime patriarche flanqué de trois fils – puis bientôt d’une nouvelle épouse – qui est venu s’installer près de chez lui dans les « Jardins », un pâté de maison résidentiel (réel) donnant sur un parc près de MacDougal Street. Comme il se trouve être aussi diplômé en film studies, il va mettre sa passion enquêtrice au service de son travail et décider de réaliser un « mockumentaire » sur les Golden, ce qui permet au roman de déployer à l’envi procédés et références cinématographiques ainsi que de jouer avec le thème de l’invention de soi et de la réalité.

Parallèlement à ces rôles, le narrateur est aussi directement chargé de s’exprimer sur des sujets divers qui agitent la société américaine comme les questions d’identité (raciale, sexuelle, nationale) ou le basculement politique que constitue l’élection de Trump, ici appelé « the Joker » (le personnage de bande dessinée ennemi de Batman). René a donc dans le roman la fonction classique, un peu complexe, d’être l’observateur innocent mais critique. Ne pouvant toutefois remplir d’autres tâches que l’auteur souhaite lui voir accomplir, il se trouve aussi quand c’est  nécessaire devenir le mégaphone de la voix « rushdienne » dont l’habileté imaginative et langagière dépasse largement ce qu’on peut attendre de celle de René, jeune New-Yorkais fils de profs belges, qui s’est présenté au début. Mais qu’importe si c’est la condition pour une approche romanesque d’un sujet plein de démesure, la chute de la « maison Golden », métaphore de catastrophes civilisationnelles à venir. L’intention prophétique est d’ailleurs amplement soulignée dans tout le roman ; l’annonce du désastre figure en anglais dès le titre, puisque cette « Golden house » renvoie à « la maison dorée », demeure du dernier empereur de la dynastie julio-claudienne, et ne cesse au fil des pages de prendre des proportions drolatiques grâce au personnage de Néron Golden, « amoureux de sa propre puissance », joueur de violon (pas de lyre) à ses heures, voué par le biais d’emphatiques prolepses narratives à être rattrapé par les turpitudes de son passé et à mourir dans les flammes de son « palais ».

Salman Rushdie, La maison Golden

Salman Rushdie © Syrie Moskowitz

Dans le détail, ce nouveau César soudainement apparu à New York est en fait originaire de Bombay, où il était surnommé Le Cobra pour son talent en affaires (mafieuses). Veuf après les attentats terroristes de 2008 dans la métropole indienne et menacé par ses « associés » devenus aussi opportunément religieux que surpuissants, il a fui. Il s’est réinventé aux États-Unis, terre «  où chacun décide de qui il est comme il veut », et a incité ses fils à faire de même, de sorte que comme lui ils portent des noms qu’ils se sont eux-mêmes donnés : Petronius (ou Petya), Apuleius (Apu) et Dionysos (autrement appelé D.). Ils forment autour de leur père le trio masculin principal du roman et leurs nouvelles identités sont évidemment faites pour accentuer la résonance comico-antique des thématiques du roman (pour mémoire : Pétrone serait ou est l’auteur du Satiricon, Apulée a écrit les Métamorphoses, le dieu Dionysos, né deux fois, aime la fête et se déguiser en femme). Petya, Apu et D. possèdent cependant chacun des caractéristiques modernes ou en tout cas susceptibles de permettre des aventures ou des réflexions bien dans l’air du temps : l’un est un autiste Asperger génie de l’informatique qui crée des jeux vidéo vendus dans le monde entier, le second un peintre à succès chouchou de la scène artistique, le troisième un jeune homme fragile à la sexualité incertaine fréquentant les milieux bohèmes. Autour d’eux gambadent de magnifiques jeunes femmes, dynamiques, irrésistibles, décidées, etc. : Vasilisa, ex-gymnaste russe, belle comme une princesse de contes mais en fait redoutable Baba Yaga qui séduit et épouse le vieux milliardaire ; Ubah Tuur, Riya, Suchitra… multiethniques et sympathiques, qui sont les amantes ou confidentes  des uns et des autres.

Tout ce monde fait la fête lors de gigantesques parties fort chic ou se réunit en petits comités pour échanger des confidences ou discuter des choses de la vie (l’invention de soi et la « fluidité de genre » occupant une place importante). L’intrigue fait que René devient le père du fils de Vasilisa (prénommé Vespa, diminutif de Vespasien), que les trois fils aînés Golden meurent, que le passé de Néron est révélé (dans d’excellentes pages rétrospectives), que ce dernier périt avec sa femme dans un incendie tandis qu’au même moment, sur une plus scène vaste, un Joker « aux cheveux verts », animé du désir de régler le sort des Américains et de la planète, commence à prendre de l’importance. Son message ? «[L]e savoir [est] l’ignorance, le haut [est] le bas… le mensonge [est] tordant, la haine tordante, le sectarisme tordant, le harcèlement tordant  ». Puis le livre se termine ; assez bien pour René, sinon pour l’univers, car le narrateur se retrouve réuni en couple parental avec Suchitra autour du petit Vespa. « Servat placidos obscura quies / Praebetque senes casa securos ! », comme aurait fait remarquer le sage précepteur de Néron.

Le lecteur se divertit, a parfois envie de sauter quelques pages, et pour finir, tout amusé et instruit par la saga Golden qu’il soit, ne se sent pas vraiment satisfait car, malgré le talent qu’il déploie, Rushdie semble avoir compté plus sur sa pétulance et sa culture que sur la maîtrise des thèmes et du style, et raté son ambitieux projet. En effet, La maison Golden, histoire de la fin d’une dynastie, censé être aussi grand roman des fourvoiements de la mondialisation et de certains de ses nouveaux modes de pensée, satire de l’identité, se perd dans l’hétéroclite et le digressif de manière parfois oiseuse et sans humour. Le livre fonctionne à l’accumulation, à la dispersion, et donne l’impression d’être plus un fourre-tout qu’un ensemble aux visées précises. Les innombrables références à la culture littéraire ou cinématographique, par exemple, qu’elles soient pop ou savantes, ne s’intègrent quelquefois à rien et tombent à plat ; les nombreux collages (des bribes de scénarios, des récits divers) veulent certes créer une forme adaptée à un récit sur notre univers globalisé, mais manquent parfois de fond et d’ originalité [1].

Le lecteur se sent un peu agacé et frustré. Mais c’est sans doute qu’il attend beaucoup de Rushdie, dont le tempérament est cependant connu pour moins écouter les sages préceptes des stoïques latins que la moderne maxime olympique « Citius, altius, fortius » ; et donc pour risquer gros. Eh oui, la déesse des Jeux ne récompense pas toujours qui l’écoute à moitié et oublie les contraintes de la rigueur et du labeur, ce qui semble être le cas de l’auteur pour cette Maison Golden où il fournit une performance souvent intéressante et réjouissante mais loin d’être à la hauteur de son sujet et du talent qu’on a pu lui connaître.


  1. Ainsi, la satire de Trump en Joker est un peu inaboutie, même si l’on suppose que Rushdie a commencé à l’écrire avant que ce dernier ne soit élu et donc ait cessé d’être perçu seulement comme un clown grotesque. De même, certains passages du livre sont banals soit parce qu’ils sont puérils et plats (certaines conversations entre les personnages sur la vie, la mort, le destin, etc.), soit parce qu’ils semblent tirés de notices d’encyclopédie (la description des « Jardins » de MacDougal Street où habite René, les attentats de Bombay de 2008).

Claude Grimal

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