La France mortelle

Dans son dernier livre, Bilan de faillite, Régis Debray s’adresse à son fils adolescent qui passe le baccalauréat pour tenter de l’éclairer dans son futur choix d’études. Ce serait vain, lui dit-il, de faire de la philo, des lettres, des sciences humaines car les temps ont changé et ce type d’orientation offre à présent peu de débouchés et de « retour sur investissement ».


Régis Debray, Bilan de faillite. Gallimard, 154 p., 15 €

Civilisation : Comment nous sommes devenus américains. Gallimard, coll. « Folio Essais », 235 p., 6,60 €


Quant aux sciences politiques, pseudo-savoir, elles ne servent qu’à ceux qui souhaitent « grimper au mât de cocagne » et sont déjà pourvus d’un bon capital social préalable, mais elles ne mènent en général à rien de bien utile ni d’ honnête. Debray fait ainsi le tour des « filières » et des carrières  dans lesquelles son fils pourrait s’engager, tout en le faisant profiter d’une expérience personnelle qui, pour être celle d’un « homme du passé et du passif », n’est peut-être pas complètement dénuée d’intérêt si elle parvient à le détourner des chemins d’hier et d’avant-hier et à en suggérer d’autres qui, eux, « ne tournent pas en rond ».

Le jeune homme, on l’apprend vers la fin, met à profit les conseils paternels et, en accord espérons-le avec ses inclinations profondes, se décide pour les sciences dures. Son père s’en réjouit car pour lui les scientifiques, contrairement à d’autres  acteurs du monde moderne, s’adonnent à des activités où « l’effort intellectuel et l’énergie investis sont les plus profitables, et partageables » tout en possédant « une simplicité qui [l] ’impressionne et [le] rassure sur notre avenir ».

Car notre avenir, ou plutôt notre présent d’Européens, est celui du déclin et n’a pas un aspect très réjouissant, même si Debray s’efforce de persuader, inscription dans le temps long à l’appui, qu’il peut se révéler aussi fructueux qu’une période d’avancées et de progrès : voyez l’Empire byzantin ! C’est d’ailleurs là le sujet de son précédent ouvrage, Civilisation : Comment nous sommes devenus américains, qui fait une peinture de notre époque, ironique et désabusée mais historique, donc libérée de toute déploration ou de tout moralisme.

Non, le monde d’aujourd’hui n’est pas celui dont Debray rêvait il y a cinquante ans ; oui, les talents qu’il a passé une existence à développer sont à présent, exagération comique aidant, inutiles et l’étaient déjà sans doute, suggère-t-il, dans sa jeunesse. Ces deux constats (sur le changement du monde et les qualités qu’il serait souhaitable d’acquérir pour vivre dans le monde hic et nunc) sont présentés avec beaucoup de verve et d’acuité en étant confiés aux bons soins de la satire et de la réflexion géopolitique, dans lesquelles l’auteur excelle.

Civilisation met ainsi en scène un Homo Hibernatus revenant au Quartier latin après un demi-siècle de sommeil et ne reconnaissant rien du lieu d’autrefois dans le flot d’enseignes en globish et de négoces de grigris électroniques. Civilisation, comme Bilan de faillite, effectue aussi un compte rendu auditif et visuel de l’univers d’aujourd’hui, avec ici et là d’amusants relevés du parler des décideurs et commentateurs du jour. Ce procédé citationnel comique, pour être éprouvé, n’en est pas moins réjouissant, et un petit rappel du blabla actuel enivré de « start up nation », « team building », « modernisation, compétitivité, flexibilité », et autres « libération de l’énergie » ou « jeux dans la cour des grands » ne fait jamais de mal. Après tout, George Orwell, dans son article sur la « politique et la langue anglaise » de 1946, prévenait déjà que certains « avilissements » de lexique et de syntaxe « favorisent grandement les pensées imbéciles » et servent surtout « à défendre l’indéfendable ».

Régis Debray, Bilan de faillite

Régis Debray © Francesca Mantovani

L’aspect linguistique et visuel de la France moderne esquissé par Debray est bien sûr intégré dans un constat plus vaste, celui que l’auteur fait depuis un temps et qui concerne le déclin et l’effacement de notre civilisation. Hexagonalement, ce mouvement se traduit par le passage de la France république à la France entreprise, d’une nation tribunitienne et méditerranéenne à une province transatlantique de baragouin anglophone, d’une société dotée d’élites pensantes à des clans « sponsorisateurs » de think tanks.

Après un signe amical à Paul Valéry qui avait prévu et analysé ce déclin dès 1919 (« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »), Debray poursuit la réflexion et décrit les basculements essentiels : nous ne vivons plus à l’intérieur d’une civilisation mais d’une culture ; nous avons laissé derrière nous la  graphosphère pour une vidéosphère ; l’homo politicus a disparu au profit de l’homo œconomicus, tout comme le collectif s’est effacé devant l’individu et les États-nations devant une Union européenne accélératrice de mondialisation…

C’est une défaite et il faut toute la résignation stoïcienne amusée de Debray pour se défendre de la tristesse. « Car il y avait en 1919 une civilisation européenne, avec pour variante culturelle une culture américaine. Il y a en 2017 une civilisation américaine, dont les cultures européennes semblent, avec toute leur diversité, au mieux des variables d’ajustement, au pire, des réserves indigènes. »

Le XXe siècle fut américain, Valéry l’avait prédit, le suivant le sera encore sans doute, ensuite, qui sait ? L’état des lieux semble exact et la règle qu’on peut en tirer aussi, à savoir qu’ « une civilisation a gagné quand l’empire dont elle procède n’a plus besoin d’être impérialiste pour imprimer sa marque… ni d’un coup de poing sur la table pour peser sur le cours des choses. Elle peut se dire victorieuse quand ce n’est plus une, mais la civilisation, que sa langue est devenue lingua franca, et sa monnaie l’aune commune. Quand elle peut se retirer sur ses terres sans cesser d’irradier. Quand les allogènes qui adoptent ses tics, ses plis et ses normes n’ont même plus conscience qu’il s’agit d’un copié-collé. Quand le donneur d’ordres n’a plus besoin de donner des ordres. Une civilisation a gagné quand tout ce qu’elle façonne est devenu naturel ».

Ainsi, Bilan de faillite et Civilisation, chacun à sa manière un peu différente, parcourent le même terrain de l’histoire et des idées, avec beaucoup de vivacité et de brio. Ils nous signalent ce qui s’est effondré, ce qui s’effrite, ce qui s’esquisse. Fort bien, nous Européens, nous Français, nous glissons donc malgré nos beaux discours vers l’insignifiance. Mais resterait-il encore quelque chose de possible à faire ? Devenir un scientifique studieux, répond Debray à son fils, et donc aux jeunes générations. Et à ceux qui ont passé l’âge du bac et qui pensent que sortir de l’histoire les condamne définitivement à broyer du noir, Debray suggère de regarder en face notre période de décadence qui n’est peut-être pas des plus exquises mais pourrait se révéler des plus fécondes car « décadence, c’est propagation. Décadence c’est transmission, donc rebond, donc survie. Habit de deuil déconseillé » .

Regardons donc en face, en tenue bariolée, notre planète ruinée et submergée par les plastiques, et renseignons-nous sur les possibles devenirs historiques de notre coin du globe. Décadence, nous dit Debray, tout en critiquant le terme ? Renseignons-nous donc sur le sujet, et apprenons, pour modérer notre spleen, ce qui arriva à Athènes après l’arrivée des Romains, à Rome sous les Antonins, en Espagne après le siècle d’or… Voyons si l’effort de se situer dans le temps long, en plus de rendre plus curieux, ce qui est déjà un grand plaisir, rend aussi plus serein.

Claude Grimal

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