Chicago naturaliste et poétique

Nelson Algren est connu des Français surtout pour sa relation avec Simone de Beauvoir. Il mériterait de l’être aussi pour quelques-unes de ses œuvres du milieu du XXe siècle, comme le montrera la lecture de Chicago. Le ciel et l’enfer, sorte de poème en prose qu’il écrivit en 1951 sur la ville où il vécut presque toute son existence et où Beauvoir l’avait rencontré quatre années plus tôt.


Nelson Algren,  Chicago. Le ciel et l’enfer. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier. Bartillat, 181 p., 17 €


Chicago. Le ciel et l’enfer est le fruit d’une commande de Holyday, élégante revue de voyage, qui souhaitait faire figurer dans ses pages un article sur la ville à l’occasion des conventions républicaine et démocrate qui allaient s’y dérouler. Algren était un écrivain du cru et, depuis son recueil Le désert du néon (1947) et son roman L’homme au bras d’or (1949), un écrivain célèbre. Mais l’aspect protestataire de ses écrits et le caractère intransigeant de leur auteur auraient dû laisser soupçonner au directeur de publication que le manuscrit remis n’allait pas correspondre à ce qu’il attendait. Il y fit des coupures et des aménagements, et publia ce qu’Algren considéra avec irritation comme une version « bricolée ». Heureusement, son éditeur, Doubleday, décida de sortir Chicago. City on the Make tel qu’Algren l’avait écrit. Aujourd’hui, le petit ouvrage figure sur le présentoir de toutes les librairies de celle qu’on surnomme la  « cité venteuse » (« the windy city »).

Nelson Algren, Chicago. Le ciel et l’enfer

Chicago dans les années 50

L’idée d’Algren était de présenter la personnalité de la ville, de sa fondation à 1951, par le biais de notations successives portant sur des sujets divers mais essentiellement sa criminalité et ses bas-fonds. Le livre s’ouvre ainsi sur l’appropriation des terres des Pottawatamis par quelques escrocs blancs que la légende municipale transforma plus tard en Pères Fondateurs, et se clôt, sept petits chapitres plus loin, sur une série de motifs urbains visuels et sonores très réussis : le EL jaune qui passe, le vacarme des ghettos, le linge qui sèche aux fenêtres, les néons, les grandes bourrasques venues du nord, etc. Une phrase antépénultième plus convenue reprend les deux thèmes mis en avant au fil des pages, celui de la dualité du «  cœur rouillé de [cette] cité, qui contient à la fois l’arnaqueur et le type réglo » et celui de l’ambivalence de l’écrivain vis-à-vis d’elle.

L’évocation d’Algren est en effet aimante et révulsée. Que n’y a-t-il pas à déplorer dans le Chicago d’hier et d’aujourd’hui ? Que n’y a-t-il pas à chérir ? L’écrivain manie toutefois plus aisément la rhétorique de l’exécration que celle de la tendresse. Empruntant aux accents de ce vieux genre américain, la « jérémiade », il vitupère sa « Babylone », consentant toutefois à lui accorder une fière allure, mais dans un autrefois un peu lointain où l’arnaque, le crime et la corruption y étaient « plus grands  » qu’aujourd’hui : « Autrefois des géants vivaient ici. C’était le genre de ville qui transforme les petits hommes en grands hommes. Elle était équipée pour la grandeur, comme elle l’est aujourd’hui pour la médiocrité. […] Maintenant c’est l’endroit où l’on fait ce que l’on vous dit de faire, où l’on porte la saleté aux nues, où l’on bénit le F.B.I., où l’on aspire nostalgiquement… à se prouver qu’on est plus abject que quiconque pour le prix d’un aller-retour à Washington tous frais payés  [ceci étant une allusion à ceux qui s’empressaient d’aller témoigner devant la commission McCarthy] ».

Nelson Algren, Chicago. Le ciel et l’enfer

Nelson Algren © Walter Albertin

La turpitude n‘est donc plus ce qu’elle était et  « les hors-la-loi ont perdu de leurs couleurs ». Pour autant, le défilé des citoyens chicagoans les moins recommandables qu’Algren organise dans ses pages ne manque pas de panache.  Non plus que celui, fait avec le même élan, de tous ceux qui par leur travail ont tenté d’arracher la ville « ne serait-ce que d’un demi-centimètre à sa fange »  : les écrivains  (Dreiser, Wolf, E. L. Masters, Sandburg à qui est dédié le livre), les jazzmen  (King Oliver, Bix Beiderbecke) ; les sportifs ; les réformateurs (Jane Addams, Eugene V.Debs)…

Mais surtout, Algren, bien qu’il ne le dise pas, aime le rapport auquel force la ville, celui de la violence, car elle ne s’offre à l’expérience et à la compréhension que sur le mode de la collision. C’est par le choc qu’elle vient à vous ; celui de la rencontre avec la misère et l’arnaque, celui de l’agression des sens par les lumières ou la profondeur de sa nuit, par le fracas des métros, par les odeurs puissantes, par l’ intensité des saisons…

Nelson Algren, Chicago. Le ciel et l’enfer

Si les racines thématiques de Chicago sont celles du naturalisme des années trente, ses choix stylistiques sont mêlés, et rappellent à la fois ceux du romantisme prolétarien à la Carl Sandburg, du montage à la Dos Passos, du goût du comique familier à la Ring Lardner. Le rythme et le ton unifient l’ensemble et font oublier certaines facilités du propos et du style. Tout ceci est difficile à rendre en français car la fluidité disparaît et l’on bute un peu sur l’abondance des allusions culturelles, la spécificité lexicale, la rhétorique parfois forcée. Mais Chicago dévoile un éloquent fond de vérité  sur Chicago et certainement aussi sur Nelson Algren, homme malcommode et peu commun.

Il continua en effet à mener avec opiniâtreté son existence à rebours. Il soutint Henry Wallace, candidat du Parti progressiste, s’engagea dans la défense des 10 de Hollywood, dénonça le black-listing, se déchaîna contre le House Un-American Activities Committee de Mc Carthy, et ne cessa de revendiquer sa proximité avec un parti communiste persécuté. De plus, alors qu’il était déjà homme à ne pouvoir gagner un dollar sans le parier sur une table de jeu, il perdit tout ce que lui avait rapporté son travail d’écriture dans des procès contre les studios de Hollywood qui l’avaient honteusement arnaqué sur ses droits d’auteur.

Après tout, il n’avait pas tout à fait tort de voir le monde, comme dans Chicago, en termes d’« arnaqueurs » et de « réglos ».

Claude Grimal

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