Chœur antique sur fond de désespérance socialiste

Le dernier ouvrage d’Oya Baydar se présente sous une forme originale et fascinante : il s’agit d’un long dialogue entre une femme turque, qui fut une militante marxiste, et son amie kurde, qui entend bien préserver son identité. Elles vivent chacune leur propre désastre : la première ne se console guère de l’effondrement de l’idéal socialiste ; la seconde parcourt les décombres de sa ville.


Oya Baydar, Dialogues sous les remparts. Trad. du turc par Valérie Gay-Aksoy. Phébus, 156 p., 15 €


Oya Baydar, née en 1940, très engagée à gauche, fut emprisonnée lors du coup d’État de 1971 et quitta la Turquie lors de celui de 1980. En 1992, elle est revenue dans son pays où elle mène une activité d’écrivaine et de journaliste. Elle reconnaît se sentir menacée par le régime de Recep Tayyip Erdoğan, et tient prête sa valise pour aller en prison, comme elle l’a déclaré récemment à TV5 Monde…

Les voix des deux femmes, l’une socialiste, l’autre kurde, s’entrecroisent précisément le 31 décembre 2015, sous les remparts de Sur, la vieille ville de Diyarbakir détruite, et dont les terrains ont été, depuis lors, réquisitionnés par l’État (voir l’article de Mathieu Gosse, « La vieille ville de Diyarbakir broyée et remodelée par la guerre », Orient XXI). Rappelons qu’Erdoğan, au commencement de sa carrière politique nationale, passait pour un vrai réformateur : en 2005, il autorisa la diffusion de programmes kurdes à la télévision et l’ouverture d’écoles privées où des cours étaient donnés en kurde. En 2009, il inaugure une chaîne turque en langue kurde, et souhaite la « bonne année » dans cette langue. Le pas franchi était spectaculaire car, précédemment, la seule mention du mot « kurde » dans un journal conduisait en prison. Il convenait de parler de « Turcs des montagnes » – la sonorité [kurt] venant du bruit des bottes dans la neige !

Erdoğan mena ensuite des négociations secrètes avec le chef du PKK, Öcalan, emprisonné sur l’île d’Imrali, non loin d’Istanbul, ainsi qu’avec sa branche armée en Irak. La paix semblait enfin à portée… Erdoğan constatait cependant qu’une grande partie de la société turque ne soutenait pas ses réformes, et glissait électoralement en direction du MHP, le parti nationaliste d’extrême droite. À la suite de son référendum raté de 2015, qui devait donner à la Turquie un régime présidentiel, il fit volte-face et décida de rallumer la guerre contre les Kurdes. Il est vrai que le nouveau parti kurde, le HDP, qui sut fédérer les mouvements d’opposition, avait remporté 13 % des voix, privant Erdoğan de sa victoire. Celui-ci fit aussi bombarder les troupes du PKK en Irak, bien davantage que les forces de l’État islamique. À l’est de la Turquie, galvanisés par les succès militaires de Kobané, en Syrie, le PKK et ses sympathisants acceptèrent le combat, mais au lieu de lutter dans les campagnes, ils optèrent pour une stratégie d’affrontement urbain. Des tranchées furent creusées dans plusieurs centres-villes, comme à Diyarbakir et à Cirze, que l’armée turque investit avec ses chars et son artillerie. Le soulèvement général attendu ne se produisant pas, la résistance fut anéantie.

Oya Baydar, Dialogues sous les remparts

Oya Baydar © Héloïse Jouanard

Le dialogue commence par l’évocation du monde d’hier. La militante communiste se souvient d’être passée à Diyarbakir, voilà quarante-cinq ans, sans avoir attaché d’importance à la cité : « Cela ne m’avait pas fait grande impression, je n’avais pas senti l’âme de la ville ». Son amie kurde lui rappelle : « Tu ne jurais que par la classe ouvrière, les prolétaires, la révolution. Les remparts, les villes, les lieux de culte, les trésors de l’histoire, les merveilles de la nature, le pouls de la ville… cela ne t’intéressait pas ». Elle précise, non sans une certaine cruauté : « Tu ne t’intéressais même pas aux gens. La révolution, c’était un concept, le nom de l’utopie donnant du sens à ta vie ». Ajoutant que la classe ouvrière n’était qu’« une manivelle », elle porte un coup d’estoc : « Ce que tu aimais, c’était moins les gens que jouer les sauveurs ». La marxiste n’accepte pas ce jugement, mais le ton est donné. Les deux amies s’affrontent, sans concession, en dépit du désir de se retrouver. Jamais polémiques, les arguments s’échangent dans une volonté de comprendre l’autre qui fait tout l’intérêt de l’ouvrage. L’affection que les femmes se portent et le tragique de la situation ne laissent pas place à une rhétorique convenue.

La militante communiste éprouve de la culpabilité face au désastre – un des quartiers de la vieille ville est en train de brûler – et se reproche « d’avoir défendu l’opprimé en restant du côté des oppresseurs ». Son amie lui rétorque que ce n’est pas sa faute si elle n’est pas née kurde ni arménienne, mais elle voudrait qu’elle épouse, sans réticence, la cause des Kurdes combattants. C’est là la pierre d’achoppement. Oya Baydar montre bien le glissement qui s’est produit partout lorsque l’effacement des idéologies socialistes a laissé place aux revendications identitaires et religieuses. La militante marxiste regrette de ne pas avoir su unir à la lutte des classes la lutte ethnique, mais à présent il est trop tard.

Elle ne peut accepter de regarder le conflit « d’un seul œil » et pense que, s’il y a des combats, « c’est qu’il y a deux camps » et que, dans la guerre, « personne n’a les mains propres ». Elle s’entend répondre qu’elle ne fait pas de différence entre l’agresseur et l’agressé. Elle réplique alors qu’elle ne peut s’écrier « Vive la mort ». La Kurde riposte que les ritournelles humanistes disparaissent « sous le bruit des balles, des obus et des bombes » et qu’« un regard à ce point surplombant, impartial et équitable mène au désaveu ». Reprenant la célèbre phrase d’Hiroshima mon amour, elle soutient : « Toi, tu n’as rien vu à Sur, mon amie […], tu n’as pas vu comment son âme fut abattue, de quelle façon le meurtre fut commis ».

La militante communiste, citant Samuel Beckett, considère que le bilan de son mouvement politique se résume à : « Déjà essayé. Déjà échoué ». L’autre souligne alors la différence qui les oppose ; pour son amie, il s’agit d’un problème de conscience ; pour elle, d’une question de territoire : « Il n’y a qu’ici que ma vie a du sens. Partir, m’enfuir, ce serait me renier moi-même, je me dessécherais, je me consumerais ». Quant aux enfants qui jadis jetaient des pierres, ils tiennent à présent des tranchées car « la guerre qu’ils mènent est la leur ». S’insurgeant contre les « mais » et les « si » de son amie, elle justifie que les persécutés deviennent des persécuteurs : « Tu tues celui qui en veut à ta vie » et conclut : « La guerre n’a pas de morale ». La tempérance n’est plus de mise : « Nous sommes fatigués d’attendre, fatigués d’espérer, fatigués des souffrances, des morts, des destructions transmises de génération en génération ».

Toutefois, face au désastre, la militante communiste aborde l’inévitable sujet qui va faire monter la tension : « Mon problème, c’est ceux qui obligent ces tout jeunes gens à gagner les tranchées, qui sacrifient la vie des bébés, des enfants, des civils à leur plans bellicistes et à leurs propres batailles pour le pouvoir, qui donnent l’ordre de mourir sans s’exposer eux-mêmes, qui conduisent les gens à la guerre… ». La Kurde riposte en expliquant qu’ils ne défendent pas leur vie mais « leur peuple, leur quartier, leur région, leur liberté ». La volonté de préserver la langue est aussi particulièrement aiguë.

Oya Baydar, Dialogues sous les remparts

La Kurde explicite le défaut politique initial de la république : « l’hubris nationaliste des Turcs » qui se manifeste par « leur crainte de perdre leur hégémonie » et le besoin de se créer des ennemis tels « les Kurdes, les Arméniens, les infidèles, les Russes, les communistes ». Se greffe également la peur des élites « qui se considèrent comme les vrais propriétaires du pays ». Toutes deux s’accordent pour reconnaître l’inhumanité des traitements que subissent les Kurdes en prison, les assassinats et la torture destinée, non à faire parler, mais à humilier.

En tant que Turque, la militante éprouve ce que l’on pourrait qualifier de narcissisme culpabilisateur car elle se sent coupable de ce dont elle n’est pas responsable. Elle se demande alors si cette « identification victimaire » ne viendrait pas d’une mémoire génétique qui porterait le poids de la conscience des générations antérieures… Venir pour exprimer sa compassion sans pouvoir agir, cela a-t-il un sens dans les ruines parsemées de cadavres ? Elle souhaite donc partir retrouver les siens pour le Nouvel An. La Kurde lui prédit : « Tu auras beau fuir, ces villes, ces rues, ces gens te colleront aux trousses, et te rappelleront ».

Elle revient effectivement en mars 2016, sans trop savoir pourquoi. Elle est passée par Cizre, ville dans laquelle « le pire est advenu » sous la forme de massacres de civils. Incapable néanmoins d’être une inconditionnelle de la lutte armée, elle clame la responsabilité du PKK dans les destructions et les morts. Elle s’obstine à affirmer : « Je ne peux pardonner à ceux qui, par mauvais calcul ou par amour du pouvoir, ont provoqué la mort de tant d’âmes ». « La mort choisie donne un sens à la vie », répond la Kurde qui constate que la haine et le désir de vengeance ont émergé, peu à peu, à cause des exactions des autorités turques. Aucune dialectique ne permet donc de dépasser l’opposition qui demeure entre les deux femmes.

La Kurde reconnaît être « impuissante », « désemparée » et avoue même être tentée par la violence terroriste, seule issue restante… La militante lui dit alors que ces actions renforcent mutuellement « le front commun des seigneurs de la guerre des deux camps ». Cette acmé dans la divergence suscite inévitablement cette phrase : « Tu es mon amie, nous nous parlerons à nouveau, mais désormais tu n’es plus ma camarade, peut-être ne l’as-tu jamais été ». Il n’est plus question « de faire un », car : « Dans le respect mutuel et l’amitié, nous vivrons chacun avec nos propres croyances, notre propre langue,  notre propre culture ». Ainsi, « Tu seras notre invitée venue de l’Ouest lointain […] Mais sache qu’ici, ce sera chez moi ».

Le dialogue tragique s’achève par la remarque songeuse de la Kurde : « Parfois, je ne suis pas sans penser que nous recherchons l’issue dans le suicide collectif ». Elle ose cependant avouer que la victoire lui fait peur car elle ignore de quoi elle serait faite… De son côté, la militante socialiste a le sentiment que « le pire reste à venir ». Elle éprouve même la tentation de « dire adieu à tout ». Une chose semble certaine et témoigne de notre époque : « La chose qui s’immisce entre nous, c’est notre identité », conclut la Kurde. Ce chant à deux voix qui tentent de s’accorder sans jamais y parvenir s’ouvrait pourtant sur cette strophe d’un poème de Mehmet Yaşin :

Nous ne sommes ni d’un côté ni de l’autre

Parce que nous sommes les deux et un autre à la fois

Tu ne voulais pas y croire

Nous sommes la solitude incarnée

Jean-Paul Champseix

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