Écrire de mémoire

Après Dernier train pour Buenos Aires, paru aux éditions Liana Levi en 2010, Gallimard publie en France le troisième roman d’Hernán Ronsino, Lueurs de la pampa. Il faut saluer le geste car, à un moment où la littérature (ou l’institution de la littérature) semble entretenir un discours apocalyptique sur son propre présent (discours par ailleurs assez présentiste), l’avènement de Ronsino dans le panorama mondial des lettres semble contredire toute prédiction catastrophiste et nous apporte une nouvelle bouffée d’air frais qui sert à renouveler les esprits.


Hernán Ronsino, Lueurs de la pampa. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Gersende Camenen. Gallimard, 323 p., 22,50 €


Écrire sur la mémoire collective n’a rien d’original en Argentine. Ces dernières années, le pays n’a eu de cesse de régler des comptes avec le passé. Les dictatures militaires successives, leur régime de terreur, la pratique de la torture, les disparitions, et plus récemment les troubles provoqués par les restrictions économiques, y ont compliqué les rapports avec la mémoire. La société argentine avait besoin de se confronter au pire d’elle-même, à ses propres cruautés, afin de repartir de zéro. Une question de santé mentale.

Tout autre est le cas de Hernán Ronsino, jeune écrivain de Chivilcoy, petite ville de la province de Buenos Aires, pour qui la mémoire, le travail avec le passé, sert moins à restituer un temps perdu qu’à constituer un espace propre d’écriture à plusieurs dimensions. Ainsi, comme il arrive chez Sebald, l’anecdote, l’irruption d’un souvenir d’enfance, une légende populaire, les restes, les ruines ou même les ombres, servent-ils à dessiner une cartographie imaginaire où le temps circule capricieusement, à la manière de la sève dans un arbre. Mais « comment fait-on, alors, pour raconter un arbre », se demande le narrateur de Lueurs de la pampa à la fin du roman tout en regardant une petite fille dessiner – « impossible de savoir […] si elle écrit ou elle dessine » – un grand nuage sur la vitre d’un autocar.

Le scénariste Federico Souza, après douze ans d’absence, revient à Chivilcoy, la ville – « ou peut-être faudrait-il dire le village ? » – dont « chacun des pans de mur porte, comme une peau, les traces de son histoire ». Son père, el Bicho Souza, lui a appris par téléphone qu’un vieil ami de la famille, Pajarito Lernú, était décédé et qu’il avait laissé à Federico une vache volée en guise d’héritage énigmatique. Ce retour à son Ithaque natale et cette madeleine proustienne en forme de vache « blessée » vont conjurer « l’ombre du passé » en déclenchant toute une série de souvenirs et d’anecdotes.

Hernán Ronsino, Lueurs de la pampa

À partir de ce moment, des histoires vont se tisser et se détisser de manière capricieuse et l’on verra défiler des personnages de toutes sortes : le Vieux et Hélène Bergson (père et compagne du protagoniste), les amis d’enfance (Areco et le Negrito), le présentateur Sebastian Prado, Kieffer ou le Gros Montes, Julio Denis (pseudonyme de Julio Cortázar) et Ignacio Tankel. Personnages qui mobilisent à eux seuls d’autres histoires, d’autres souvenirs qui semblent hanter, comme des fantômes, la mémoire personnelle de Federico.

Pajarito Lernú (l’ami mort en d’étranges circonstances) et Maria Luisa Ravignani, dite la Boiteuse, semblent sortir d’un roman de Bolaño. Le premier est un écrivain mineur qui enterre ses poèmes dans différents endroits de la ville. Il est aussi l’auteur du livre intitulé Sous le nom de Kafka et, au moment de sa mort, tenait un cahier intitulé Écrire de mémoire (écrire par cœur). Federico Souza partage certaines de ses pages avec le lecteur et on assiste à une drôle de réécriture de l’histoire locale et de celle de l’Argentine. La Boiteuse, de son côté, s’intéresse de manière passionnée à la vie et à la mort du poète moderniste Carlos Ortiz (ami entre autres de Rubén Darío et de Leopoldo Lugones) et verra dans l’assassinat du celui-ci « un exemple supplémentaire de la validité de l’hypothèse sur la réalité argentine qu’esquissa avec une clarté lumineuse M. Domingo F. Sarmiento ». La barbarie prenant le pas, une fois de plus, sur la civilisation.

Là où Dernier train pour Buenos Aires et La descomposición (toujours inédit en français) centraient davantage le récit sur la terreur fragmentée de la violence et sur la perdition d’un monde en train de se dégrader, Lueurs de la pampa semble vouloir s’élaborer autour d’un traitement particulier de la mémoire. Ainsi la trace devient-elle l’unité de pensée d’un temps qui prend son appui sur l’espace : « se souvenir, c’est tracer un chemin qui, à force d’insister, d’avancer pas à pas, s’imprime dans la terre », même si parfois c’est le feuillage qui gagne la partie : « le souvenir, affirme à nouveau le narrateur – au-delà des inscriptions, des plaques et des monuments –, est un chemin qui s’efface. Lentement. Comme les sentiers que nous tracions dans le bois avec Areco. Dans la masse du feuillage ».

Hernán Ronsino, Lueurs de la pampa

Suivre la trace, « c’est donc répéter une histoire apprise par cœur », écrire de mémoire, comme aurait proposé el Pajarito, « une histoire équilibrée ». Mémoire et histoire à parts égales, même si parfois ce n’est pas aussi évident car « après avoir répété la phrase je perçois – dit Federico – un bruit parasite. Il n’y a pas de rythme. Il n’y a que du bruit. Le problème, je crois, est dans le mot histoire. Et le mot histoire devient un problème car à la fin, comme un point d’orgue, il résonne avec le mot mémoire […] Je prononce alors le mot mémorial pour trouver une solution. Mais ça ne colle pas. Mémorial fait penser au couvent. Au silence imposé […] Les croix dressées dans le noir. Une nuit d’orage, je lui ai parlé [à Hélène] de la densité du passé imprégnant les murs. Comme de la graisse, ai-je dit. Cette zone est en quelque sorte le théâtre du drame argentin ».

Et de ce drame qu’est le passé de l’Argentine « nous avons eu un grand arbre », comme nous le rappelle l’une des épigraphes du livre signé par le poète symboliste Carlos Mastronardi. Hernán Ronsino parvient à nous raconter ce grand arbre.

Christian Galdón

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