Au-delà du désastre

Au Pakistan, les lois contre le blasphème, déjà durcies sous la dictature du général Zia (1977-1988), l’ont été à nouveau en 1992 : aujourd’hui, une simple dénonciation peut mener à l’arrestation d’un « blasphémateur » et même à sa condamnation à mort. Elles sont les aspects les plus spectaculairement repoussants du délabrement d’une société déjà très mise à mal par la corruption et par une situation géopolitique désastreuse (la rivalité avec l’Inde à propos du Cachemire, l’alliance avec les États-Unis).


Nadeem Aslam, Le sang et le pardon. Trad. de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli. Seuil, 363 p., 22 €


C’est cette situation que dépeignent les romans de Nadeem Aslam, et, faute de garder cette situation à l’esprit, son dernier ouvrage, Le sang et le pardon, risque d’apparaître d’une sauvagerie insensée. En effet, y jouent un rôle de premier plan les grotesques méfaits de l’obscurantisme religieux et de la brutalité politique.

À son habitude, cependant, Aslam les met en parallèle avec les possibles douceurs de l’existence, qui – dans un rappel délibéré à des traditions miniaturistes et poétiques orientales – apparaissent souvent par le biais de scènes intimes, pastorales ou studieuses. Le sang et le pardon effectue donc un jeu de juxtaposition entre extrêmes dans lequel l’horreur se manifeste avec un réalisme mesuré mais brutal et le bonheur avec un symbolisme presque absurdement optimiste.

Le roman s’ouvre, dans la ville de Zamana (une version à peine altérée de Lahore), sur le couple formé par Nargis et Massud, deux architectes respectés. Dès les premières pages, Massud meurt, tué par un agent de la CIA qui a été pris de panique dans une rue animée. Nargis est vite sommée d’accorder son pardon au coupable (ce qui permettrait à ce dernier de rentrer aux États-Unis sans être jugé). Comme elle refuse, les pressions des services secrets se multiplient contre elle. Dans le même temps, des menaces de tous ordres s’accumulent à l’encontre d’autres personnages ou couples de son entourage parce qu’ils appartiennent à des minorités religieuses, à des groupes musulmans modérés, ont refusé d’obtempérer à une autorité quelconque, ou ont enfreint tel tabou fondamentaliste… Ainsi, Lily, chauffeur de rickshaw chrétien qui est secrètement l’amant de la veuve d’un « martyr » islamiste, se voit dénoncé à la vindicte publique ; Imran, jeune Afghan (devenu taliban devant les exactions de l’armée indienne contre la population musulmane), est poursuivi jusque dans Zamana par les ex-camarades de son camp d’entraînement qui veulent l’exécuter pour désertion ; Helen, fille de Lily et amoureuse d’Imran, doit également se cacher parce que son père est un blasphémateur… Les histoires imbriquées des uns et des autres donnent lieu à une intrigue dynamique et déclinent le thème de l’harmonie amoureuse ou familiale brisée par les fanatismes meurtriers.

Nadeem Aslam, Le sang et le pardon

Lahore

Tout est extrêmement romanesque et palpitant dans Le sang et le pardon, mais tout est aussi, hélas, « vrai ». Aslam n’a rien à inventer, ni les violences de la « justice » institutionnelle, ni les représailles « spontanées » des foules, ni les persécutions et les exactions quotidiennes, ni les cruautés bizarres, qui lui ont toutes été inspirées par la réalité pakistanaise de ces dernières années. Helen, par exemple, est menacée d’un couteau par un enfant qui veut savoir si le sang des chrétiens est bien noir comme on le lui a appris ; un petit commerçant a peint des drapeaux occidentaux sur le sol de son échoppe pour qu’ils soient foulés au pied par ses clients ; le haut-parleur d’une mosquée diffuse les turpitudes supposées de tel ou tel habitant et appelle à son châtiment ; un riche musulman s’oppose à ce qu’on brûle les maisons du quartier chrétien non par souci d’humanité mais parce qu’il en est un des plus gros propriétaires… On reconnaît aussi des événements qui ont marqué la presse occidentale : des attaques contre des sanctuaires soufis (en 2017, faisant des centaines de morts), le suicide d’un évêque en plein tribunal en signe de protestation contre les arrestations iniques de ses coreligionnaires (l’évêque John Joseph en 1998)…

Aslam montre ainsi un pays ivre de violence et de férocité, où les attentats sont monnaie courante. Mais l’idée, qui circule dans le livre, celle selon laquelle ce désordre a des causes géopolitiques lui permet de dépasser ce qui pourrait être le simple constat d’un désastre. On saisit que le déchaînement est en partie « importé ». Ainsi, comme l’auteur l’a suggéré dans des entretiens, la guerre (non officielle) des drones menée par les États-Unis dans les régions frontalières du nord, dont nous voyons les effets sur des personnages du livre, a eu un effet domino catastrophique sur la société pakistanaise. Cette guerre secrète a suscité depuis 2001 l’émergence d’un terrorisme islamique qui s’est répandu sur tout le territoire. Et le pays, qui entre 1945 et 2001 n’avait connu qu’un seul attentat lié à l’extrémisme religieux musulman, est passé à la moyenne d’un tous les dix jours. Plus de cinq cents, donc, en quinze ans.

Un des personnages du Sang et le pardon peut donc bien dire : « Les choses vont tellement mal en ce bas monde que je ne vois pas comment celui-ci pourrait survivre encore bien longtemps. » Ce à quoi un autre lui répond, avec le pessimisme absolu que justifie sa propre expérience : « Eh bien, vois-tu, j’ai de très mauvaises nouvelles pour toi… Le monde va survivre, et pour toujours, et chaque chose continuera éternellement à être telle qu’elle est en ce moment. »

Nadeem Aslam, Le sang et le pardon

Nadeem Aslam © Richard Lea-Hair

Aslam, fils d’un syndicaliste communiste pakistanais exilé en Grande-Bretagne dans les années 1970 et d’une mère très pieuse, aurait presque des raisons de partager le désespoir de son personnage, étant donné les mauvaises nouvelles qui continuent à parvenir de son pays natal. Les dernières, le énième assassinat de vaccinateurs anti-polio, montre la justesse de son analyse sur les imbrications entre fanatisme et politique, ainsi que les composantes de la paranoïa pakistanaise. En effet, la campagne de vaccination du Pakistan est financée par la fondation Bill Gates, ce qui permet aux extrémistes d’accuser les vaccinateurs d’être des agents à la solde des autorités ou de l’étranger. Quant aux vaccins eux-mêmes, ils sont soupçonnés de contenir des éléments « haram » (« impurs ») ; plus grave encore, ils sont vus comme des instruments servant à des fins d’espionnage des populations. En effet, reste gravée dans les mémoires la fausse campagne de vaccination menée par la CIA dans les années 2000 pour pénétrer dans les territoires du Nord afin d’identifier Oussama Ben Laden qui s’y s’était réfugié.

Mais Le sang et le pardon est bien un roman, pas une analyse politique. Aslam y décrit ce qu’est l’histoire dans toute sa cruauté lorsqu’elle est privée d’un avenir ou d’un grand projet. Ce sont ceux qu’elle broie – pauvres, riches, savants, illettrés, croyants ou non – qui l’intéressent. Sa perspective serait bien sinistre s’il n’affirmait, avec une belle force imaginative, que parallèlement à ce monde ensanglanté existe un monde compensatoire de l’imagination et de l’art où les vivants rencontrent dans une parfaite harmonie les fantômes de ceux qui ont péri et qu’ils aimaient.

Claude Grimal

À la Une du n° 50