Jours d’orage

On ne saurait confondre suspense et surprise. Qui a lu les entretiens entre Hitchcock et Truffaut sait que le maitre anglais affichait une claire préférence pour l’attente nerveuse qui suspend le jugement moral. Le narrateur de Faire mouche est apparemment plus aimable que les siens. Et on aimerait qu’il quitte au plus tôt Saint-Fourneau.


Vincent Almendros, Faire mouche. Minuit, 128 p., 11,50 €


Ce narrateur est donc revenu dans un « trou perdu » pour assister au mariage tardif de sa cousine Lucie avec Pierre, un mécanicien qui tient l’un des rares commerces ouverts dans le coin, avec le café des Alliés et l’épicerie. Pour la pharmacie, il faut se rendre à Verrières. Mais ne rêvons pas ; rien de bien flamboyant dans cette bourgade et peu de chances d’y croiser Mme de Rênal.

Ce qui l’attend à Saint-Fourneau, ce sont des retrouvailles avec sa mère, son oncle Roland et de mauvais souvenirs. La première a tenté de l’empoisonner, à moins qu’il ne se soit agi d’un accident domestique. Enfant, le narrateur a bu de l’eau de Javel et l’on apprend qu’il ne faut pas vomir aussitôt ce liquide détersif, sous peine de détruire son œsophage. Elle ne semble pas se le rappeler, et son « Tiens, un revenant ! », qui accueille son fils, n’a rien de maternel. Mais il est de circonstance, tant les morts suspectes abondent.

Mais qu’est-ce qui trouve grâce aux yeux de notre héros ? Pas grand-chose, et en tous cas pas la maison vétuste dans laquelle il arrive, accompagné de Claire. Claire ou Constance, on ne sait. Plutôt Claire, mais tout le monde croit qu’il est avec Constance, sa compagne, qui attend un enfant même si cela ne se voit pas trop. Claire l’accompagne mais dort dans une autre chambre et rien ne laisse penser ou voir qu’ils vivent ensemble ou qu’ils s’aiment. Elle est la « copie » de Constance, elle « adoucit » les choses. Constance est la grande absente, et les appels de Luc, son frère, inquiet de ne pas la trouver, contribuent au climat poisseux qui règne à Saint-Fourneau. Climat au double sens du mot. L’atmosphère est trouble et le ciel peu serein. Des orages menacent, les nuages abondent, les insectes pullulent, qui sont plutôt nerveux. Le ruban adhésif qui pend dans la cuisine familiale est rempli de ces insectes qui se débattent. Une cuisine que l’on ne voit pas du dehors, obstruée qu’elle est par des cageots remplis de détritus. Une odeur de décomposition flotte du début jusqu’à la fin du roman, d’abord dans ce cellier où des « conserves cylindriques transparentes, oubliées depuis de longues années […] contenaient des fruits baignant dans de l’alcool, des mirabelles peut-être ou des poires, des pruneaux ou des champignons, ventrus et enflés comme des fœtus dans du formol ». Jusqu’à la forêt voisine, où gît la charogne de Flix, un chien fouaillé par les mouches et les vers.

Vincent Almendros, Faire mouche

Vincent Almendros ©Arnaud Meyer/Leextra

La maladie de l’oncle Roland à qui l’on ne donne que quelques mois de survie, l’attitude hostile de la mère, la dispute lancinante avec la cousine Lucie, vieux reste d’une histoire passée, tout ajoute à ce que l’on sent physiquement. Une simple baignade dans un lac est déplaisante. Claire se met dans l’eau et patauge d’abord dans une sorte de vase. La mère cuisine et prépare de la langue de bœuf avec de la sauce tomate. Ses gestes ont une « opiniâtreté qui chez elle confinait à la violence ». Est-ce ce plat qui rendra Claire malade ? Elle n’ira pas rendre visite à Lucie, qui épousera Pierre et se débarrassera ainsi du « nom poisseux de Malèvre ».

Si le soleil italien écrasait les protagonistes d’Un été, précédent roman de l’auteur qui parait aujourd’hui en poche, ce sont les nuages bas d’août qui opèrent dans Faire mouche. Et puisqu’on en est aux mouches, on notera leur présence envahissante, dès les premières pages. La maison que Claire et le narrateur habitent a été nettoyée, c’est ce qu’affirme la mère, mais les mouches sont là, au sol, près de la fenêtre : « Cinq mouches mortes qui reposaient en famille sur les lames du parquet. Leurs corps très noirs étaient argentés par de délicates ailes transparentes. Je me demandais si elles étaient tombées d’épuisement à force de voler. » Ce détail grossi au début du roman est la marque Almendros : tout est là qui se répond et chaque pièce du puzzle que nous bâtissons en lisant, en poursuivant sans nous arrêter la lecture, contribue à la construction du récit et de sa « chute ». Ce mot s’impose, comme synonyme de « surprise ». Chute à la fois imprévue et préparée.

La famille que le narrateur présente est de celles qui cachent bien des secrets. De même que l’on saisit mal le lien entre Claire, présente aux côtés du narrateur, et Constance, l’absente, on ne sait pas trop ce qui unit l’oncle et la mère, sinon leur commun veuvage et un nom de famille, Malèvre, que celui-là porte, et que celle-ci a gardé. On ne sait pas trop comment elle est devenue veuve mais on devine quelque chose. Bref, les nuages ne sont pas seulement au-dessus des humains, ils les enveloppent et on aimerait bien comprendre.

Vincent Almendros, Faire mouche

L’écriture est aussi dépouillée, aussi réduite aux éléments essentiels de la phrase que les êtres et les liens qu’ils entretiennent sont opaques. Et malgré cette simplicité, quelque chose cloche, qui tient parfois à l’écart entre le récit et le monologue intérieur ou les pensées de ce narrateur qui voit son visage « impavide, inexpressif » dans le miroir du café. Cela tient aussi aux effets produits par la juxtaposition. Pas de mots de liaison mais l’asyndète qui fait boiter. Ainsi, dès le premier paragraphe, à propos du trou perdu : « Y revenir m’avait toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vivait encore. » L’homme « sans histoire » qui raconte sème d’emblée le trouble, mine de rien. Et soudain un propos « fait mouche », vous faisant basculer dans un « mélange d’affaiblissement et de crispation ».

Alors on « prend la mouche ». On a entendu une parole d’apparence anodine, une simple remarque, et elle vous blesse ou vous fait réagir parce que rien ne la préparait. Elle vous pique comme un taon au bord d’un lac un peu froid, le soir. Et cela suffit pour tout faire basculer.

Norbert Czarny

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