L’inquiétante étrangeté du conte

Rêveurs en quête de merveilleux, armez-vous d’un solide bâton de pèlerin, car c’est à un périple savant, rocailleux, dans la nomenclature internationale du conte que vous entraîne ce recueil d’articles spécialisés. Les familiers de Brémond, Propp, Soriano ou Bettelheim s’y retrouveront aisément, les autres devront s’armer aussi de patience.


Nicole Belmont, Petit Poucet rêveur. La poésie des contes merveilleux. José Corti, 200 p., 20 €


Heureusement, au détour d’un méandre narratologique, l’ouvrage offre des perles de savoir savoureuses. Ainsi, sachez que le Petit Poucet rêveur de Rimbaud n’est pas celui qu’on croit, mais un autre personnage tiré d’un conte wallon, « Pouçot, Tom Pouce ou encore Gros-de-Poing ou Planpougnit », minuscule cocher du chariot de la Grande Ourse. Car Perrault a fait « un beau gâchis » des richesses populaires, et « durablement embrouillé le lecteur » en s’appropriant le nom du héros. Dans ce cas et d’autres, des « versions gauchies tentent de préserver une logique narrative, au prix, sans doute, de la portée significative profonde du conte ». Par exemple, les contes nivernais tardifs de « Maman Brigitte », où l’héroïne chassée avec un nouveau-né restaure la fertilité de la terre qui l’accueille, renvoient à un motif socio-économique, celui des jeunes mères qui quittaient leur nourrisson pour aller nourrir celui d’une famille nantie et rapportaient quelque prospérité au pays à leur retour d’exil.

Nicole Belmont, Petit Poucet rêveur. La poésie des contes merveilleux

« Le Petit Poucet », illustré par Gustave Doré

Le propos de Nicole Belmont est moins de divertir que de contribuer à la recherche sur la nature, l’origine et les variantes du genre, de préciser la distinction entre mythique et miraculeux, conte merveilleux et légende, et de traquer les pièges du passage à l’écrit. Elle souligne les difficultés d’enregistrer ces récits dans leur oralité fragile, facilement troublée par « la confrontation avec les représentants de la culture écrite » qui s’appliquent à les préserver. Perrault ressurgit au cœur du chapitre consacré à la Barbe Bleue, où il apparaît que les motifs du conte type sont bien plus sanglants et fantastiques que les siens, mais que la réussite de son œuvre fut telle qu’elle supplanta l’original. Cependant, Perrault trouve grâce aux yeux de la chercheuse car dans la scène du cabinet interdit il a su ressaisir la thématique du regard de l’original et « retrouver la poétique propre au conte populaire ». Nouvelle surprise, sa sœur Anne a une ancêtre on ne peut plus lettrée, la sœur de Didon qui observe avec elle les préparatifs secrets du départ d’Énée : Anna soror, à qui Didon avoue être hantée de songes terrifiants. Quant à la couleur de la barbe, elle viendrait d’Apulée, où le dieu Portunus cerulis barbis hispidus est gardien des clés et des portes. Mais tout cela ne nous éclaire pas sur la structure narrative du conte, poursuit Nicole Belmont, ni sur sa signification. Le nœud narratif essentiel tient à la séquence interdiction/transgression que Perrault a pu trouver uniquement dans la tradition populaire : à cette tradition il intègre des éléments étrangers en même temps qu’il « la rend plus simple, la “sociologise” partiellement, l’agrémente de clins d’œil à l’usage de ceux qui partagent la même culture que lui ». Ainsi s’éloigne-t-il de la signification du conte oral : les épreuves d’une jeune fille confrontée à deux images du mariage, sanglante et angoissante d’une part, narcissique et identitaire de l’autre, dont elle sort victorieuse à force d’intelligence et de courage, au lieu d’attendre passivement le secours de ses frères.

Nicole Belmont, Petit Poucet rêveur. La poésie des contes merveilleux

« Le Petit Poucet », illustré par Gustave Doré

La collecte des contes populaires commence sérieusement au XIXe siècle. Depuis, le malentendu reste constant entre conteurs et collecteurs qui s’évertuent à saisir une parole foisonnante, instable, dont la naissance et la disparition sont simultanées. Le recueil de Brentano et Arnim s’intitulait Le Cor enchanté de l’enfant, celui des frères Grimm Contes de l’enfance et du foyer, mais s’adressaient-ils vraiment aux petits ? Ici, Nicole Belmont note deux mécanismes convergents qui modifient en profondeur la nature de ces récits – « passage de l’oral à l’écrit, et réduction de l’infantile présent dans chaque conte à l’enfantin » –, d’où émerge un genre littéraire composite : le conte-pour-enfants à usage de la classe littéraire bourgeoise. Les frères Grimm entendaient mettre leur compétence au service des « virtualités poétiques » d’histoires transmises par des esprits frustes incapables de saisir la substance de ce qu’ils racontaient. C’est de cette substance qu’eux-mêmes tentaient de se rapprocher, en combinant parfois plusieurs variantes du conte oral. Or, certains spécialistes de l’histoire et de la critique littéraire emploient aujourd’hui cet argument pour disqualifier cette littérature orale, ou pour démontrer que Perrault ne lui doit rien. Certains s’évertuent à « franciser » leur collecte pour la rendre « présentable ». D’autres lui donnent le nom d’oraliture, parfois avec le projet de faire renaître un idiome maternel dominé, créole, occitan, et l’élever au statut de langue. D’autres amassent motifs, épisodes, ou récits hétérogènes, et ignorent délibérément la « cohérence narrative latente » du conte populaire. Chacun à sa manière, tous méprisent ou méconnaissent l’essence de la tradition orale, s’insurge Belmont. Bien plus que la poésie des contes, c’est ce combat contre leurs divers détracteurs qui fait l’enjeu principal de son livre.

Dominique Goy-Blanquet

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