Mise au point

Innocence d’Eva Ionesco est un complément d’enquête nécessaire et implacable à son film, My little princess, sorti en 2010, et au récit Eva de Simon Liberati, paru en 2015. Mais c’est d’abord et avant tout un vrai livre de littérature, qui va fouiller loin dans l’obscurité des images. Celles d’une mère artiste maudite-maléfique qu’il faudrait pouvoir oublier, et celles d’un père disparu trop tôt, que l’auteure tente de se remémorer. Et à la fin, c’est le père, avec la fille, qui gagne.


Eva Ionesco, Innocence. Grasset, 432 p., 22 €


Cela pourrait s’appeler une mise au point. Une manière d’éclaircir ou d’éclairer les zones d’ombre de son passé, de séparer la lumière de l’obscur (entendre : la vie du mortifère), comme pour reprendre possession de son enfance, se donner de l’air aussi, un air plus présentable en tout cas que celui qu’une petite fille arbore, forcée, dans des images qui ne le sont pas moins : « Je me suis avancée la fleur coincée entre les jambes jusqu’aux fenêtres obstruées. Je me suis vue dans les miroirs, en face de moi, au-dessus de son lit, je ne m’aimais pas. Irène ne voulait pas que je mette le soutien-gorge mais que je reste toute nue avec les bas d’Alice […]

 – Pas mal, tu sais y faire toi quand tu veux ! »

On connaît l’histoire d’Eva Ionesco depuis que celle-ci l’a filmée dans My little princess ; depuis, aussi, qu’elle a été racontée, magnifiquement, par Simon Liberati dans Eva. Autoportrait à charge d’un côté, portrait d’amour de l’autre. Deux fois valent sans doute mieux qu’une pour dire comment une trop petite fille se trouva prise dans les rets de l’image et de sa mère (Irina Ionesco, ici simplement prénommée Irène), artiste maudite-maléfique des années 1970 s’il en fut, qui a usé et abusé de son enfant-modèle, la transformant en poupée-fantasme, l’offrant sans vergogne aux yeux de tous, lui suçant pour longtemps le sens de sa vie. Point n’est besoin d’aller re-regarder les images publiées à l’époque dans des magazines comme Photo ou Zoom pour se convaincre de l’emprise d’une mère-totem sur sa fille-taboue. Quelques poses plus que parlantes suffisent : « Irène m’a photographiée en bondage, Alice, le petit chat miaou, ma princesse, Eva Lolita chérie, Eva au grand chapeau, nue avec des ciboires et des crucifix. »

De telles images prises par la mère, et aussi bien l’image de la mère, ne sont pourtant pas exactement, ou pas seulement, au cœur d’Innocence, qui ressemble d’ailleurs à tout sauf à un premier livre (à cause du film et du récit de Liberati qui le précèdent ?). Car, cette fois, c’est du père qu’il s’agit. Un père rêvé, oublié, parti, mort un jour, disparu l’autre jour. Un père jamais présent parce qu’enlevé à sa fille par… la mère. Elle n’était donc pas loin, tapie dans l’ombre de l’enfance encore une fois, face mortifère de la vie d’Eva, qui l’empêche de voir Nicolas, de son vrai nom Miklos Berényi. Un père, ça ne sert à rien, suggère-t-elle. Un père, ton père, c’est le pire des pères : alcoolo, nazi… Il s’ensuit, et comment pourrait-il en être autrement, des souvenirs pas vraiment assurés ni rassurants, de rares images d’elle avec lui dans de rares moments de bonheur. Le mépris de l’une conduisant à la méprise de l’autre, comme dans cette scène où l’enfant croit distinguer son père sur une plage de Quiberon. Honte et déception mêlées : « Je scrutais les hommes blonds qui fumaient, papa viendrait. Je me suis levée et j’ai marché le long du rivage et puis entre les vacanciers allongés sur leur serviette de bain à la recherche de papa et Irène m’a suivie. Après les filets de volley-ball, la plage se rétrécissait […] Là, je l’ai vu, allongé sur une serviette, il enlaçait le corps d’une belle femme brune, je me suis jetée à son cou. J’ai tiré si fort, j’ai failli l’étouffer.

– Papa, papa !

Papa s’est retourné mais ce n’était pas papa, pourtant il avait une moustache, la femme m’a regardée durement, j’ai lâché son cou ».

À côté de tels souvenirs, ce sont d’improbables visions du père que la petite fille devenue écrivain parvient quand même à sauver de l’oubli. Des images à la fois volées-envolées et perdues-retrouvées : « J’adorais San Francisco, nos jours étaient souvent heureux et sereins, le soir en regardant les images noir et blanc à la télévision dans un demi-sommeil, je voyais mon père, son ombre immense flottait tandis qu’il traversait la pièce comme un fantôme. » Comme par miracle, comme par mirage aussi, le père apparaît, disparaît et réapparaît sans cesse. C’est le bienveillant fantôme d’Eva, son bel évanescent : « Marie-Amélie m’a empoigné la main et s’est penchée pour me faire un gros suçon dans le cou. J’ai vu son bras et derrière l’heure 16 h 20, sur le cadran rouge bic de sa montre à quartz, le chiffre de l’infini : 8888 en sous-impression. À Lorient, dans la salle de bain de papa, il y avait une montre à quartz sur le lavabo. Mon père m’apparaissait jusque sur le corps de mes camarades de classe. Il était partout et tout-puissant, il pouvait surgir de nulle part. Plus on me le cachait, plus on me le dérobait, plus il était présent. »

Eva Ionesco, Innocence

Eva Ionesco © Jean-Luc Bertini

Qu’il flotte dans l’air d’Innocence comme un parfum de Modiano n’est sans doute pas fortuit, ni anodin. L’allusion à peine voilée aux Boulevards de ceinture, livre du père perdu-retrouvé s’il en est, est une forme d’hommage et de reconnaissance à l’écrivain de la mémoire et de son trouble. De même, le Paris nocturne-lumineux d’Eva évoque celui que décrit Modiano dans la plupart de ses récits, avec cette atmosphère de néons qui frôle souvent le néant. Et que dire du destin d’une petite fille qui semble littéralement livrée à elle-même ? Il n’y a pas loin en effet du petit Bibou à la petite Bijou. Toutes deux ne tentent-elles pas de se sauver de leur vie ? D’échapper aux griffes de la Mère, tant bien que mal : « Je suis sortie, elle a appelé l’ascenseur. Je suis rentrée dans la cage en bois, la porte en fer forgée s’est refermée lourdement sur son visage graisseux.

-My love, Bibou, Bibou ?

On aurait dit une folle derrière les barreaux, son peignoir japonais s’est ouvert, j’ai vu ses seins et sa grosse touffe noire. »

« – Pas mal, écarte un peu les jambes, pas trop. Joli le popo, plus joli encore.

– Imagine-toi que c’est ton fiancé et fais comme si tu voyais les enfers.

– Sois plus séductrice…

– Ouvre complètement ! »

Il faut sans doute l’avoir vu, entendu, pour le croire. Et il faudrait ne pas l’avoir vécu…  Les ordres de la mère photographe-voyeuse sont désordre pour longtemps. Ils signifient à la fois un enfermement et une dépossession. Une petite fille se trouve prisonnière d’une image, d’un imaginaire double. Elle est chose offerte et préservée. « Elle est innocente… » est le leitmotiv ambigu d’Irène. De fait, innocence est bien un mot piège pour Eva : « Ma mère allait montrer ‟mon sexe proéminent”, ‟ma fleur venimeuse”, ‟ma petite tirelire”, bref, des parties tout à fait intimes de mon corps en évolution à des inconnus. Elle venait de décider ça avec Pinsson. Sans doute jugeait-elle que j’étais trop jeune et innocente pour émettre un avis qui puisse être considéré, c’était une manière de me préserver. De préserver ma joyeuse innocence. 

(J’ose à peine penser ce que ces mots voulaient dire pour elle : ‟préserver mon innocence”.) »

Comment faire quand on a été à ce point sous le joug d’une mère, modèle malgré soi d’une artiste et de ses désirs malsains ? Comment sortir de l’image, de son image ? Peut-être en lui renvoyant sa propre vision, un peu comme on retourne un compliment : « C’était curieux et fascinant de voir sa propre mère ainsi dépourvue de la moindre notion de culpabilité, sous la belle lumière anglaise, étale et bleue. La lumière étale est la lumière des tragédies, elle éclaire tout, nul ne peut se cacher ni trouver le repos. Les œufs brouillés avaient séché sur mon corps et même près de mon sexe où poussaient quelques poils.
– Va te laver, tu pues !

– À qui tu parles ?

– À toi, tu as très bien compris, allez va te laver ! »

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce récit que d’atteindre à une sorte de beauté que l’on dirait inverse, ou négative. Passer de l’hérésie maternelle à un éréthisme de la langue et des sensations. Manière salutaire de se sauver en emportant avec soi ce qui reste d’une enfance abîmée. Œil pour œil. Sublime sublimation. Simon Liberati a tout juste quand il écrit : « Il y a en Eva de la victime et de l’esthète ».

« Cher papa, tu m’as terriblement manqué et tu me manques encore. Tu m’as offert cette colombe et des pierres que tu mettais dans le creux de ma main. Tu m’en apportais toujours les très rares fois où on t’a autorisé à me voir. Au début, je ne comprenais pas la signification de tes cadeaux, il m’a fallu un peu de temps. » C’est par des lettres que le livre se termine. Des lettres adressées à Eva. Non par le père, mais par des proches, un cousin, une amie. Ces lettres ne dissipent pas le brouillard qui entoure ses agissements pendant et après la guerre notamment, pas plus qu’elles ne font la lumière sur les dernières années de sa vie. Elles disent simplement qu’il était là, toujours là, pour Eva. Une blessure se referme. Une autre image s’ouvre alors : celle d’un père perdu et désormais retrouvé.

Roger-Yves Roche

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