Entretien avec Jonathan Safran Foer

Me voici, de Jonathan Safran Foer, roman sur un divorce à Washington, est drôle, tragique et polyphonique. Mêlant l’intime et la géopolitique – « la destruction d’Israël », – il surprend par sa capacité à transmuer en langage la densité psychologique de rapports familiaux. En attendant Nadeau a pu rencontrer l’auteur lors de son passage à Paris.


Jonathan Safran Foer, Me voici. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques. L’Olivier, 752 p., 24,50 €


Le lecteur informé va songer à votre divorce d’avec Nicole Krauss.

J’avais conscience pendant l’écriture que le roman serait lu sous cet angle. Mais je vous assure qu’elle ne l’a pas lu de cette manière, et moi non plus. Notre divorce a été ennuyeux, sans drame, sans aventures extraconjugales. Nous sommes restés très proches. Cela dit, ce roman est plus personnel que mes livres précédents.

Il est pétri d’amour familial, qu’on voit, par exemple, dans une phrase mélancolique prononcée par Julia, qui a eu trois enfants avec Jacob Bloch, dont elle va divorcer : « Ça te rend triste qu’on aime les enfants plus qu’on ne s’aime ? » La primauté de la famille est-elle liée à la judéité des personnages ?

Je n’en sais rien. L’une de mes expressions favorites, c’est : « un oiseau n’est pas un ornithologue ». L’écriture souffre de ce qu’elle est le seul art analysé dans son propre langage. On ne discuterait pas d’un concert en chantant, on ne peindrait pas un tableau pour exprimer son avis sur un vernissage. Mais, pour le livre, on emploie le même matériau que l’objet étudié : les mots. C’est comme si l’on confondait un joueur de basket et un journaliste sportif.

Votre portrait du mariage de Jacob et Julia Bloch est tendre, construit à partir d’une accumulation de souvenirs, souvent linguistiques. Ce sont des leitmotivs qui reparaissent au fil du roman. Par exemple, ce couplet d’une chanson de Nirvana, « Aqua seafoam shame », que Jacob croit entendre pendant des années « I can see from shame ».

C’est un exemple de ce que j’ai vécu maintes fois : tu chantes les paroles d’une chanson et, bien des années après, tu apprends que tu t’étais trompé. De même, tu peux te tromper complètement dans ton interprétation de ce que dit un ami ou une amoureuse, avec des conséquences douloureuses.

Cet intérêt pour l’interprétation des textes a quelque chose de talmudique.

Quand j’étais jeune, je n’ai pas étudié le Talmud. Mon éducation religieuse consistait surtout dans l’explication de ce que faisaient d’autres Juifs. En même temps, j’ai appris à apprécier l’interprétation des récits, par exemple des histoires tirées de la Genèse.  C’est ce que les livres m’ont toujours appelé à faire : les décortiquer, dans l’espoir de trouver une signification, et même une leçon, une morale.

Jonathan Safran Foer, Me voici

Jonathan Safran Foer © Jean-Luc Bertini

 « Me voici » apparaît dans la Genèse.

L’expression y est utilisée trois fois. La première fois, Dieu appelle Abraham afin de le mettre à l’épreuve, pour voir s’il consentira à sacrifier son fils. Il dit « Abraham », et ce dernier répond : « Me voici ! ». Selon une certaine interprétation, l’épreuve ne serait pas le sacrifice du fils, mais plutôt la disponibilité même d’Abraham. L’expression apparaît une deuxième fois quand Abraham mène son fils vers le sommet du mont Moriah. Isaac perçoit qu’il y a quelque chose d’étrange et il appelle son père, qui répond : « Me voici, mon fils ! » Et puis la troisième fois sera quand Abraham est sur le point d’enfoncer le couteau. Un ange l’arrête, l’apostrophant, et Abraham dit de nouveau : « Me voici ! ». Le terme hébreu, « hineini », est rare, il y en a peu d’occurrences dans la Torah.

Quel rapport avec votre roman ?

Je pensais aux deux premières occurrences. Que veut dire « Me voici ! » ? N’est-ce pas une sorte d’affirmation d’une présence inconditionnelle, sans réserve ? Ce n’est pas : « attend cinq minutes » ou « je vais réfléchir », c’est simplement : « oui, je suis entièrement présent ». Alors c’est poignant et paradoxal : peut-on être entièrement disponible à la fois pour Dieu et pour son fils lorsque le premier exige le meurtre du second, qui, lui, ne veut pas mourir ? J’y ai vu un parallèle avec le tiraillement qu’on ressent entre les exigences d’une épouse, d’une carrière professionnelle et de ses enfants. Ou, par analogie, entre être présent pour ses valeurs en tant que Juif américain et progressiste, tout en étant dévoué à Israël.

Pourquoi avoir situé l’intrigue à Washington et pas à Brooklyn ?

J’aurais pu choisir Brooklyn. Mais j’ai préféré Washington, ville où j’ai grandi. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi je suis parti, je l’adore. Washington convenait également, en ce qu’elle est la capitale du pays, à un roman qui met en lumière le conflit d’un Juif américain déchiré entre Israël et les États-Unis.

En France, on s’intéresse davantage à New York, et particulièrement à Brooklyn.

Cette fascination française pour New York, pour l’Amérique et pour les Juifs me paraît assez curieuse, presque fétichiste.

Les Français apprécient aussi Philip Roth, qui vient d’être édité dans la Pléiade. Roth vous a-t-il servi de modèle littéraire ? Y en a-t-il eu d’autres ?

Roth serait le modèle le plus évident mais je ne le lisais pas pendant l’écriture de Me voici. Cela dit, j’ai lu sans doute tous ses livres et il m’a influencé plus que n’importe quel autre écrivain.

Dans ce roman, l’incident déclencheur se passe dans un Talmud Torah, lorsque le rabbin accuse Sam, fils ainé de Jacob et Julia, d’avoir employé le « mot en n » (« nigger », « nègre »). Philip Roth est alors doublement présent, à la fois pour sa nouvelle « La conversion des Juifs », du recueil Goodbye Columbus, et pour La tache, roman qui s’ouvre sur une accusation d’injure raciale. Que représente-t-il, ce mot ?

Il a une place singulière dans la langue américaine, c’est le seul mot qu’on n’a pas le droit d’employer.

Comment l’expliquez-vous ?

L’Amérique n’a pas vraiment affronté l’héritage de l’esclavage et de ses répercussions : la ségrégation et une sorte de racisme systémique ou institutionnalisé. Et donc ce terme n’a pas la même signification selon qu’il est employé par un Afro-Américain ou par un Blanc, ce que je peux comprendre.

Un autre héritage important pour vous est celui des grands-parents. La figure du grand-père est récurrente dans votre œuvre.

Mon grand-père maternel s’est suicidé en 1952, à l’âge de quarante-sept ans. Je suis très proche de ma grand-mère (sa veuve). Elle est la quintessence de la survivante de la Shoah, la matriarche de notre famille, et elle a eu une présence immense dans ma vie.

Jonathan Safran Foer, Me voici

Jonathan Safran Foer © Jean-Luc Bertini

Depuis vos débuts, les animaux sont très présents dans vos livres. Me voici accorde une place centrale à Argus, le chien familial, nommé apparemment en référence à celui d’Ulysse.

Je n’ai pas grandi avec des animaux ; enfant, je ne les aimais pas, j’en avais peur, comme la plupart des enfants juifs. J’ai eu mon premier animal il y a douze ans, mon chien George, qui vient de mourir. Je suis fasciné par la distance entre les hommes et les animaux, en particulier les animaux domestiques. Et puis on ne se comporte pas de la même manière avec ceux qui habitent chez nous et ceux qu’on trouve dans nos assiettes.

Quel rôle joue Argus dans l’intrigue ?

Par l’intermédiaire du chien, les personnages parlent de leurs propres problèmes, par exemple la qualité de vie du grand-père, ou de leur rapport à leur propre animalité, à leur corps.

Argus ne cesse de déféquer dans la maison, Jacob doit régulièrement nettoyer, ce qui rappelle encore un livre de Philip Roth, Patrimoine. Ce mélange de l’intime et du scatologique éclaire autrement votre titre, comme si « Me voici » désignait une provocation intime, un appel à regarder le corps.

Il y a beaucoup de substances et de sécrétions corporelles dans ce livre, de nature scatologique ou séminale. Je voulais que ce roman soit franc en ce qui concerne le corps humain.

Un autre thème qui est moins tangible est celui de la collection, sujet explicite dans vos deux premiers romans. Mais il apparaît de façon subtile : la collection des époux Bloch est tout simplement insaisissable.

Je suis d’accord : elle se trouve plutôt à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il y a ce moment où Jacob est dans la cuisine, il vient de se faire surprendre avec des messages érotiques sur son téléphone portable, et il regarde autour de lui, il sait que la pièce ne sera jamais plus pareille pour lui. Donc il la considère longuement, il essaie d’absorber les détails. D’une certaine façon, il les collectionne, comme vous dites.

Hormis Roth, vos modèles littéraires semblent être européens.

À mes yeux, Roth lui-même serait plutôt européen.  En tout cas, je suis d’accord avec vous. Je trouve qu’en général – même si ce texte va à l’encontre de mes propres goûts – le roman américain a tendance à être grand et à traiter de choses petites. Tandis qu’en Europe les romans sont petits et traitent de sujets importants ; en tant que lecteur, c’est ce qui m’attire.

Des exemples ?

Kafka, W. G. Sebald, Calvino, ce sont eux qui me viennent à l’esprit.

Et côté américain ?

Franzen, j’aime bien son écriture. Il est atypique : bien qu’il écrive grand, c’est très précis. Peut-être Updike incarne-t-il l’écrivain qui écrit grand sur des choses petites. Ça ne me parle pas.

Vu le caractère poétique du couple formé par Jacob et Julia, j’ai trouvé leur divorce tragique.

Moi aussi. L’instant le plus émouvant, à mon avis, arrive lors de la fête du deuxième mariage de Julia, lorsqu’elle rejoint Jacob (elle l’avait invité) à sa table et qu’ils se demandent pourquoi ils ont divorcé. Ils ont du mal à se l’expliquer.

Où ont-ils échoué ?

Ils ont laissé le divorce être une option. L’un des thèmes de ce roman, c’est qu’on choisit de ne pas avoir le choix. Un couple qui peut tolérer la possibilité d’une séparation va finir presque toujours par la choisir. C’est la solution la plus facile. Un jour, on a demandé à la veuve de George Harrison comment ils ont réussi à rester mariés pendant si longtemps, et elle a répondu : « En ne divorçant pas ». On dirait une blague ou une tautologie, mais c’est vrai. Jacob et Julia n’ont pas su rayer ce choix de leur liste d’options.

Pourquoi avez-vous créé cette intrigue secondaire concernant « la destruction d’Israël » ?

D’abord, cela m’amusait. Ensuite, ça m’a permis d’interroger le rapport entre les Juifs américains et l’État d’Israël. Jacob a été obligé de joindre le geste à la parole, lui qui avait toujours eu du mal à choisir. Alors cette crise l’a contraint à faire une proclamation du genre « Me voici ». Autant la découverte de ses textos érotiques l’a obligé à prendre position relativement à son mariage, autant la guerre en Israël l’a forcé à choisir entre « je suis prêt à mourir pour cet État » ou « ma vie peut continuer même s’il est détruit ».

Qu’est-ce qui se passerait dans votre vie s’il n’y avait plus d’Israël ?

Je suis partagé. D’une certaine façon, c’est le message central du roman.

Steven Sampson

À la Une du n° 43