Un Nobel de la nostalgie

L’an dernier, l’académie suédoise, jouant l’audace, a couronné l’auteur-compositeur-interprète Bob Dylan, qui fit bien des façons avant de venir tardivement recevoir son prix. Cette année, décidant d’être plus sage, elle a distingué Kazuo Ishiguro, romancier britannique et homme à la réputation de parfaite courtoisie. Elle n’encourra donc ni les foudres que lui avait causées son choix un peu hors normes, ni les désagréments occasionnés par les mauvaises manières du précédent lauréat.

Kazuo Ishiguro Nobel

Pour décrire le type d’écrivain que serait Ishiguro, Sara Danius, secrétaire perpétuelle de l’Académie de Stockholm, a dit que « si l’on mélange Jane Austen et Franz Kafka, alors on a Kazuo Ishiguro – mais il faut ajouter une bonne pincée de Proust à ce mélange et bien remuer, mais pas trop, et là on obtient ses écrits », et ajouté que ses romans « d’une grande force émotionnelle […] découvrent les abîmes que notre illusion de vivre dans un rapport d’intelligence et de compréhension avec le monde nous cache ». Certes. Et nul doute que Kazuo Ishiguro soit un bon romancier.

Ceci dit, on attendait Ngugi wa Thiong’o, Amos Oz, Haruki Murakami, Adonis (que son poème de 1971, rêvant la destruction de New York, a sans doute définitivement mis « hors course »)… et non un écrivain européen. Mais Ishiguro a l’avantage d’être un écrivain britannique venu, pour ainsi dire, de « l’extérieur », comme cela avait déjà été le cas des nobélisés britanniques de la fin du XXe siècle, Naipaul et Doris Lessing. Nés hors des frontières du Royaume-Uni dans deux pays appartenant à l’Empire, ils étaient d’excellents exemples du rayonnement culturel de la métropole. Ishiguro, lui, qui n’est pas natif d’un territoire du Commonwealth mais du Japon, fournit également une figure utile et agréable au vieux monde anglo-saxon, celle de l’immigré capable de paraître « plus anglais que les Anglais », d’incarner « la quintessence de la culture britannique » (pour reprendre les compliments de la critique émerveillée à la parution des Vestiges du jour).

Kazuo Ishiguro Nobel

Le choix du jury n’est bien sûr jamais facile : il lui faut respecter la diversité des genres littéraires, effectuer des rotations géographiques, éviter des impairs politiques (après son ode à Pétain de 1941, Claudel, par exemple, pouvait aller se rhabiller)… et repérer la grande qualité ! Comment tomber juste et savoir qu’il vaudrait mieux élire Ibsen que Bjørnson (en 1903), ou Borges qu’Aleixandre (en 1977) ? Comment faire pour ne pas systématiquement refuser la candidature d’un Hardy (dont l’œuvre examinée à 25 reprises en 26 ans a été à chaque fois jugée trop pessimiste) ?

Que de casse-têtes pour parvenir finalement à ne plaire qu’aux lettrés lorsque la récompense va à des écrivains difficiles et peu connus, ou seulement aux médias et au grand public lorsqu’elle confirme des célébrités ! Ishiguro appartient plutôt à la seconde catégorie, puisque Les vestiges du jour et surtout l’adaptation cinématographique qui en a été faite en 1993 l’ont propulsé sur le devant de la scène artistico-littéraire. Les huit nominations du film aux Academy Awards, ses acteurs (Emma Thompson et Anthony Hopkins), son côté « Downton Abbey », ont plus fait pour la réputation de l’écrivain que le roman lui-même, pourtant couronné du Booker Prize. Ishiguro reste d’ailleurs généralement associé à ce seul ouvrage, ses sept autres romans, pour certains plus complexes et moins réussis, n’ayant jamais connu le grand succès des Vestiges du jour.

Kazuo Ishiguro Nobel

Le prix qu’a reçu Ishiguro est donc probablement un hommage au travail classique de ses trois bons premiers romans, Lumière pâle sur les collines (1982), Un artiste du monde flottant (1986), Les vestiges du jour (1989), et un signe de reconnaissance vis-à-vis des suivants pour leurs tentatives de se colleter à d’autres genres. L’inconsolé (1995) et Le géant enfoui (2015) sont en effet des farces ou des contes bizarres ; Auprès de moi toujours (2005), un détour vers la science-fiction, Quand nous étions orphelins (2000) un pseudo-polar.

Mais, de manière générale, les œuvres d’Ishiguro sont des romans de la nostalgie, même si celle-ci est soigneusement tenue à distance par l’ironie. Les personnages principaux, qui sont presque toujours les narrateurs – que ce soit la mère endeuillée, l’artiste vieillissant, le majordome, le pianiste célèbre, le détective… –, vont et viennent en pensée entre des décennies d’existence marquées par des traumatismes historiques et personnels. Ce qui les préoccupe sans qu’ils puissent l’exprimer vraiment, mais qu’Ishiguro laisse entendre, ce sont des questions de dignité et d’image, de relation au pouvoir, et la gêne de s’être trouvé du mauvais côté de l’Histoire avec un grand H ou d’être passé à côté de l’histoire affective qu’ils auraient pu avoir. Ces narrateurs réticents, mystérieux à leurs propres yeux, auteurs de fictions flatteuses sur eux-mêmes, accrochés au passé, sont typiques de l’univers de l’écrivain.

Kazuo Ishiguro Nobel

Mais toute cette nostalgie est-elle contrôlée par Ishiguro ou le contrôle-t-elle ? Malgré l’intelligence de l’auteur, Les vestiges du jour n’est-il pas un délicieux rejeton tardif d’« estate novel » britannique, dans lequel la maison de maître fait fonction d’objet mélancolique absolu et les relations entre « le sous-sol » et « les étages » apparaissent non problématisées ? Il suffit, pour réfléchir au traitement que fait Ishiguro des rapports entre domestiques et patrons, de penser par contraste à Upstairs, Downstairs, aux romans de P. G.  Wodehouse ou à Loving de Henry Green ou, pour un Français, à La règle du jeu, avec leur vision critique, tragicomique et terre à terre des rapports de classe. Les vestiges du jour ne se laisse-t-il pas prendre, malgré toutes les précautions de son auteur, au désir d’un ordre immuable des choses, au goût de la tradition, de la préservation et du devoir ? Ah, (faux) souvenir de ce que nous n’avons pas connu, quand tu nous tiens !

Le romancier Will Self, compatriote d’Ishiguro, a quant à lui exprimé une opinion intéressante et nuancée sur cette attribution du prix Nobel : « [Ishiguro] est un bon écrivain, et pour ce que j’en sais un homme charmant, mais la singularité de sa vision est mal servie par de tels lauriers et je doute que ce prix soit de quelque effet pour redonner au roman l’importance centrale qu’il a pu avoir dans notre culture. »


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Claude Grimal

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