Scènes de la vie havanaise

À l’angoissante question qui fait un des titres de la rentrée littéraire – Comment vivre en héros ? –, Karla Suárez a donné par avance et indirectement une réponse émouvante avec son dernier roman, Le fils du héros.


Karla Suárez, Le fils du héros. Trad. de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry. Métailié, 259 p., 20 €


Comment vivait-on en héros à Cuba, à l’époque « héroïque » des zafras de canne à sucre, des discours-fleuves de Fidel Castro et de l’engagement du gouvernement révolutionnaire pour la défense du communisme dans les pays frères ? Mal, car il n’est pas facile d’être obligé d’endosser le rôle du héros à Cuba quand on est enfant, fils d’un héros mort en Angola « dans la forêt obscure », et qu’on a reçu le prénom du héros suprême : « Comme tant de Cubains nés après sa mort, j’ai le même prénom que Che Guevara : Ernesto. Ernesto comme le guérillero héroïque. Comme l’Ernesto qui était parti faire la révolution dans des forêts lointaines. »

Karla Suárez, Le fils du héros

Karla Suárez © Francesco Gattoni

D’autant moins facile qu’on se pose bientôt des questions sur les circonstances mystérieuses de cette mort et sur l’engagement de Cuba dans cette guerre incompréhensible, à l’autre bout du monde. Le roman entrelace avec subtilité l’histoire individuelle d’Ernestico dans ses amitiés et ses amours, au milieu de sa famille havanaise puis suivant sa femme à Berlin et à Lisbonne, avec l’Histoire du monde, celle du gouvernement révolutionnaire cubain parvenu au pouvoir, pris dans les rets de la guerre froide – il n’est qu’un pion sur l’échiquier du monde où s’affrontent par pièces interposées États-Unis et URSS, et au-delà démocraties occidentales et pays communistes. Tout l’art de Karla Suárez consiste à frapper de dérision le discours officiel, l’engagement politique inculqué à la population, en prenant les grandes déclarations et les événements majeurs par le petit bout de la lorgnette, à travers le prisme de la discussion familiale et de la perception que pouvait avoir de la situation – nationale et mondiale – le Cubain de la rue, privé d’informations objectives et abreuvé de belles paroles puisées dans le riche réservoir qu’est la langue de bois. « Un titre retentissant du journal Granma annonça en lettres rouges : “Maintenant nous allons construire le socialisme.” Dans les couloirs de ma faculté les étudiants se demandaient ce qu’on avait construit jusque là. Et à la première réunion des Jeunesses, on nous informa que dans notre institut seraient diplômés d’abord les révolutionnaires et après les ingénieurs. »

Chaque scène de la vie havanaise prend ainsi une désolante valeur symbolique, pour atteindre parfois des sommets d’absurdité qu’accentue une pointe d’ironie meurtrière : « Chacun de nous portait un petit drapeau cubain en papier tenu par un bâtonnet que nous devions agiter énergiquement pour saluer le camarade président du pays frère. Ces petits drapeaux étaient parfaits pour jouer aux spadassins et comme on ne savait pas à quel moment passerait ce fameux cortège devant nous, on jouait à se provoquer en duel […]. Et lorsque passait la voiture du camarade président du pays frère accompagné par Fidel Castro, il ne nous restait plus que de tristes bâtonnets privés de drapeau, mais que nous brandissions quand même en signe de bienvenue. » Ou bien une onde de tristesse qui prend à la gorge : « Le petit drapeau que je tenais à la main était tombé lentement, comme en dansant, caressé par le vent, d’un côté, de l’autre, très lentement pour finir par se poser sur cette masse compacte de déchets pestilentiels que le fleuve de mon enfance charriait vers nulle part. »

Karla Suárez, Le fils du héros

Fidel Castro

Le premier drapeau était pour la visite d’Agostinho Neto, ou de Marien Ngouabi – « qui se rappelle tous les noms ? » –, le second pour celle de Nelson Mandela. Entre les deux, l’Histoire a creusé les mémoires, bâti des gloires sur le sable et descendu dans les limbes des milliers de vivants.

Il s’agit bien de mémoires qui se recoupent et s’entrecroisent, celle des événements qui ont mêlé Cuba aux grands mouvements de la géopolitique dans les trois dernières décennies du XXe siècle, celle – pleine de réticences et de non-dits – des divers personnages qui gravitent autour de la disparition du père en Angola, celle d’un enfant puis d’un homme qui n’est autre que le double masculin de l’auteure. Comme elle, Ernestico vit une enfance et une adolescence havanaises avant de quitter son île pour s’établir dans diverses villes d’Europe : Berlin et Lisbonne pour lui, Rome, Paris et Lisbonne pour Karla Suárez. Comme elle, il devient ingénieur en informatique. Comme elle, il éprouve une obsession cubaine. L’auteure se livre à la recherche d’un passé révolu mais vécu dans l’espérance d’un futur toujours promis et toujours reculé qui se révélera enfin être celui de la littérature ; le personnage romanesque qu’est Ernesto se lance à la poursuite d’un père disparu qui réapparaîtra miraculeusement dans un avenir progressivement saisissable vers la fin du roman en même temps que surgira la vérité sur sa disparition. La fausse mémoire de la propagande officielle, la mémoire lacunaire des proches – oncles ou amis – qui tend à occulter la vérité et celle, extraordinairement précise et affûtée, de l’auteure et de son personnage principal – son « héros » au sens littéraire – se superposent en un feuilletage à la fois complexe et d’une grande clarté, pour donner une image parfaitement convaincante d’une époque, d’un pays et d’une trajectoire personnelle.

Karla Suárez, Le fils du héros

Car, en fouillant avec persévérance dans son histoire intime et dans l’histoire de Cuba, Karla Suárez ne cesse de nous dévoiler une vérité implacable : Cuba a été le jouet de puissances qui se regardaient en chiens de faïence, et la guerre en Angola – une guerre de substitution – a été une aventure inutile et cruelle pour tous les Cubains : les milliers qui y sont morts, ceux qui en sont revenus et ceux qui, dans l’île, ont souffert de leur cauchemar. L’espoir mis en permanence dans l’avenir – ce qu’on a appelé ailleurs « les lendemains qui chantent » – a volé le présent de plusieurs générations et creusé dans les consciences un vide existentiel que seules la mémoire et la littérature viennent ici combler. Une mémoire certes redoutable. « C’est la mémoire qui contrôle tout ce que nous sommes, elle nous recompose ou nous détruit », mais elle seule peut restituer la sensation du vécu : « En peu de temps, la guerre froide allait devenir un chapitre de manuel d’histoire, un article dans une encyclopédie, à peine trois ou quatre lignes dans un roman, mais elle nous collait encore au corps comme une bave transparente sur la peau. »

Ernesto finit par retrouver la trace de son père vivant, mais devenu un autre après des années où il a été englouti en Angola. « En réalité, mon père a été tué et je ne sais pas comment sera l’homme que je vais rencontrer sous peu », dit Ernesto à la dernière page du livre. Karla recrée tout un passé, mais dans cet imaginaire que véhicule le roman et qui se compose de ce qu’elle a vécu, non de ce qu’elle peut inventer. C’est pourquoi nous n’entrons pas dans la conscience du père, ni dans celle des parents ou amis d’Ernesto – à peine quelques répliques leur donnent consistance. Parce que c’est seulement dans la mémoire intime – et les intuitions profondes qu’elle permet – que se trouve la vérité : « Je me demande quelles images passent dans la tête de tous ceux qui ont participé à une guerre. Quelles images en gardent-ils ? Le cerveau est-il capable d’effacer tout ce qu’il ne veut pas revoir ? Il m’est arrivé de caresser l’idée d’être écrivain, d’inventer des histoires, d’être capable de créer avec des mots des images dans la tête des lecteurs. Mais que se passe-t-il quand on a des images dans la tête et qu’on veut les effacer ? »

En fait, le livre est si chargé d’éléments personnels qu’il a l’apparence troublante d’une autobiographie et se rapproche ainsi des livres précédents de Karla Suárez. Mais il s’inscrit en même temps dans le cercle des œuvres de la littérature universelle. Certaines ont nourri l’enfance d’Ernesto – celles d’Emilio Salgari, Paul Féval, Alexandre Dumas –, d’autres fournissent leur titre aux chapitres du Fils du héros et se penchent sur le berceau du dernier né de la romancière pour lui souhaiter la bienvenue dans le domaine enchanté de l’imaginaire. Comme après la pluie le beau temps, la souffrance fait place à la volonté positive – non sans une ironie lucide qui est la vraie sagesse de l’écrivain – d’aller de l’avant : « après chaque chose, il nous reste l’avenir. Alors, partons. Vers l’avenir ». C’est le mot de la fin.

Daniel Lefort

À la Une du n° 41

La carte des livres