Les enfants du désespoir

Fidèles à leur philosophie alliant fantaisie et univers romanesques originaux, les éditions Agullo publient deux romans à l’écriture forte, dans lesquels quelques personnages en décalage avec des sociétés qui les flouent cruellement peinent à habiter leurs vies. Ces perdants pas toujours magnifiques sont rendus attachants par leurs espoirs et leurs bizarreries autant que par leurs failles et leurs échecs, par l’imperfection qui les rend humains.


Maria Galina, L’Organisation. Trad. du russe par Raphaëlle Pache. Agullo, 384 p., 22 €

Joe Meno, Le Blues de La Harpie. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana. Agullo, 320 p., 21,50 €


L’Organisation se situe dans la Russie de Brejnev, à la veille des jeux Olympiques de 1980. Rosa, une toute jeune fille, veut étudier à la faculté des langues romanes et germaniques, mais, dans une société de faux-semblants et de voies détournées, sans « piston » elle ne peut espérer accéder à cette fenêtre vers l’ailleurs. Lev Sémionovitch Markine, un cousin de sa mère, lui conseille donc de « travailler un peu et de postuler pour des cours du soir ». La naïve Rosa se retrouve au SSE-2, un service administratif sur le port, dont au premier abord les activités sont mystérieuses. Il y a là Éléna Serguéievna Petrichtchenko, la chef coincée entre ses responsabilités, sa mère impotente et sa fille revêche, la sirupeuse Katia à l’imaginaire insupportablement mièvre et au regard bleu insoutenable, le spécialiste Vassili, dont la verve déstabilisatrice pourrait bien finir par séduire Rosa s’il pensait à autre chose qu’à retourner dans sa région natale. Tous les personnages rêvent d’une vie meilleure, d’un départ. N’importe où : à Moscou, dans le Nord ou la montagne ukrainienne… Mais pour que cela arrive, il ne faut pas que le présent se mette en travers. Entre deux lectures d’Angélique et le Nouveau Monde, Rosa découvre que le SSE-2 est chargé d’empêcher de bizarres « parasites de deuxième catégorie » d’envahir la patrie du socialisme réel, depuis les bateaux qui accostent. Quand l’un d’eux échappe à leur vigilance, il leur faut régler le problème avant que les autorités ne les désignent comme boucs émissaires.

Maria Galina, L’organisation, Agullo & Joe Meno, Le blues de la Harpie, Agullo

La chasse au « parasite de deuxième catégorie » se déroule dans les nuits humides et poisseuses d’un port de province où les personnages arrivent à peine à voir ce qu’ils traquent, où tous leurs efforts – professionnels ou personnels – s’engluent dans une atmosphère à la fois fantasmagorique et terne. Paradoxalement, le « parasite » finit par prendre plus de réalité que la société soviétique. Personne n’arrive à le faire partir, que ce soit Vassili, un sorcier des Carpathes, ou un spécialiste moscovite coiffé de plumes d’aigle.

La grisaille d’un port de la mer Noire, une société à la fois figée et trouble dans laquelle on n’évolue que grâce à des combines, où tout travail officiel semble avant tout destiné à tuer le temps et à préserver les apparences, un tel cadre semble peu propice à l’irruption du surnaturel, et pourtant son intrusion même va redonner un peu de force à l’univers déliquescent dans lequel évoluent les personnages. Le fantastique tient finalement autant au « parasite » qu’à une société où rien ne semble réel : Rosa n’en peut plus de désœuvrement ; le travail que Lev Sémionovitch doit fournir pour achever sa thèse consiste surtout à accompagner son directeur, le louche Hereha, dans des beuveries et des lieux interlopes.

Ces soirées passées à guetter une chose sur laquelle on n’a aucune prise se parent d’une étrange poésie de la déglingue. L’écriture de Maria Galina, par sa façon de tourner autour de ce qu’elle évoque, maintient l’incertitude, l’entre-deux propre au chevauchement des mondes. Comme la créature, le sens se dérobe. L’agitation impuissante des personnages dans une société crépusculaire, leur chasse absurde, finit par créer aussi du burlesque. Le comique, très présent, se fait doux-amer à la fin du livre : il y a un prix à payer pour conserver un peu de cohérence à cette société si médiocre. Si les protagonistes ont réussi à éviter une catastrophe qui les aurait frappés eux les premiers, chacun reste seul avec soi-même, dans un cadre pas moins fragile que celui des imaginaires les plus superficiels ou caricaturaux. On apprendra ainsi le pouvoir d’Angélique et le Nouveau Monde, cette « saleté de petit bouquin dégueulasse », et également que « la lecture est nocive de façon générale ».

Là où L’Organisation se fait satirique, Le Blues de La Harpie est lyrique et tragique, mais on y retrouve le même intérêt pour des personnages modestes se débattant contre une société décevante, toujours à deux doigts de les noyer. La vie de Luce Lemay est frappée au coin de la malchance et de la fatalité. Au moment même où il essaie de faire décoller sa vie, il rate tout. Pour quitter avec celle qu’il aimait la petite ville de La Harpie, dans l’Illinois, et échapper à sa vie de vendeur, il a braqué la caisse du magasin de spiritueux où il travaillait, mais alors qu’il s’enfuyait, sous l’emprise de l’alcool, il a écrasé un bébé.

Après trois ans de pénitencier, il rentre dans sa ville natale. Il y a rendez-vous avec son ami Junior Breen qu’il a connu en prison, mais s’il est de retour à La Harpie, et s’il refuse obstinément d’en partir quand les choses se gâtent, c’est parce qu’il y cherche la rédemption. Il essaie de reprendre sa vie exactement là où elle a déraillé, il cherche une seconde chance. À la place de la vénéneuse Dahlia, la belle et vive Charlene pourrait la lui offrir, cependant son amour n’efface pas la faute inexcusable qu’il a commise. Celle-ci revient de manière lancinante, dans la tête de Luce comme de divers personnages qui en sont hantés. Littéralement pour Junior, le doux colosse idéaliste qui a découpé une adolescente. Dévoré d’angoisse, il n’arrive à s’en soulager un peu qu’en traçant des mots sur toutes les surfaces qu’il rencontre et d’abord sur le panneau d’affichage de la station-service : « Méga promo sur tous pneus d’occasion/Clairs et ronds comme/des yeux envoûtés où/coule l’amour telle la sève ». La tenancière de l’hôtel où vivent Luce et Junior a elle aussi commis une faute jadis : Lady Saint-François l’expie en transformant son établissement en nécropole, offrant une sépulture à tous les petits animaux qu’elle trouve morts – ou qu’elle tue, on ne sait – en tapissant les murs des chambres et des couloirs. La persistance de la culpabilité finit par conditionner tout le climat du récit.

Maria Galina, L’organisation, Agullo & Joe Meno, Le blues de la Harpie, Agullo

Joe Meno © Agullo

Comme dans L’Organisation, la nuit s’impose aux personnages, qui peuvent souffler un moment dans cet espace-temps de rémission, où le monde concret s’efface en partie devant l’imaginaire. Dans sa chambre ou dans la boutique de la station-service, Luce peut se livrer à l’introspection, chercher des réponses à ses questions. Mais ces réponses sont peu favorables : « Toutes les blessures ne guérissent pas », chuchote la vieille Lady Saint-François, tandis qu’une prostituée de passage assure : « Ne va pas croire que tu as causé ma perte. Toutes ces choses, c’est moi qui me les suis infligées ». Les barques coulent. Des oiseaux s’écrasent contre la vitre de la station-service. Au joyeux Guy Gladly, ex-taulard qui essaie de convaincre Luce de sa liberté et qu’une nouvelle vie l’attend, succède le sinistre Toreador, comme une incarnation du monde dont il restera prisonnier, et du prix qu’il ne cessera de payer. Quand Luce tente d’aider le petit Monte Slate – tentant, par le sauvetage d’un enfant, de racheter le crime qu’il a commis –, cela l’exclut un peu plus de la communauté.

Si le lyrisme noir de l’écriture de Joe Meno découpe des blocs de poésie onirique dans la nuit de La Harpie, c’est pour nous faire sentir toute la dureté de la société diurne contre laquelle butent les personnages. Comme dans une tragédie antique, Luce et Junior vont vers leur destin. Les signes inquiètent. Ce qui est annoncé advient. Toutefois, en ce très beau livre sur « la culpabilité, la pitié et la honte », un espoir subsiste. Si Luce se retrouve seul à regarder le monde défiler par la vitre d’un bus, parce qu’il a essayé de toutes ses forces de se racheter, la nuit et la solitude lui offrent peut-être en définitive une possibilité de se pardonner : « je n’étais peut-être pas si mauvais en fin de compte ». Il paraît en tout cas avoir plus de chances que Lev Sémionovitch dans L’Organisation. Lev porte également une culpabilité, mais le chemin qu’il a emprunté ne lui permet pas de l’expier. Lui aussi regarde à travers une vitre le soir : « grâce à son œil intérieur, il vit, là-bas, dans la lointaine Moscou, par une nuit de tempête aux confins d’un quartier dortoir, […], un Lev Sémionovitch qui n’était autre que lui-même s’approcher lui aussi de la fenêtre d’une kitchenette standard et regarder : en bas, des arbres nus, des congères, le vent soulève la neige en rasant le sol […], et il n’y a plus nulle part où se cacher… » Si les deux sociétés dépeintes sont hostiles aux fragiles, aux bancals, au moins le système capitaliste offre-t-il le rêve d’un ailleurs, qu’il soit illusoire ou non. Venus de points de départ très éloignés, Maria Galina et Joe Meno se retrouvent dans une poésie de la nuit, comme un espace-temps où un certain fantastique permet d’échapper à l’étouffement de mondes figés.

Sébastien Omont

À la Une du n° 36