Entretien avec Alain Borer

Alain Borer, écrivain-voyageur, poète, photographe, échange avec Gérard Noiret à partir de son recueil De quel amour blessée.


Alain Borer, De quel amour blessée : Réflexions sur la langue française. Gallimard, 352 p., 22,50 €


Alain Borer s’est d’abord fait connaître par ses travaux sur l’œuvre et la vie d’Arthur Rimbaud dont il est devenu un des grands spécialistes. Grand voyageur, universitaire, critique d’art, conférencier, auteur de pièces de théâtre, romancier, créateur de livres-objets, photographe, il a publié une douzaine de livres de poèmes, souvent en collaboration avec un plasticien. S’il a pu multiplier les interventions sans perte d’intensité, c’est qu’il est constamment porté par son amour pour la langue française et par la colère devant ce qui l’agresse ou la livre de l’intérieur. Alors que la pensée médiatique ne cesse de gloser sur un « dégagisme » qui est un cheval de Troie de plus du libéralisme et de son sabir, alors qu’on annonce les risques de disparitions de revues (Europe) et d’associations (Biennale internationale du Val-de-Marne) suite à de nouvelles suppressions de subventions, alors que l’ « atypique » continue de multiplier dans la critique les contresens sur la création, il est urgent de lire De quel amour blessée : Réflexions sur la langue française, qui est une plaidoirie aussi érudite que jubilatoire.

Alain Borer, De quel amour blessé

Alain Borer © Jean-Luc Bertini

Tu t’opposes à la disparition accélérée de notre langue et à la désagrégation multiforme d’une civilisation. Si tu n’es pas le seul, tu es le seul à mobiliser tout ton être car ce livre est celui, tout à la fois, d’un penseur, d’un poète, d’un voyageur tendant l’oreille, d’un érudit maîtrisant plusieurs langues et d’un amoureux…

Je n’ai qu’un souci : l’avenir de la langue française, que je tiens, avec François Cheng, pour « un chef-d’œuvre de l’humanité ». Pour ma part, je ne demande pas que l’on parle comme Gide en 1949 (« vous quittâtes la campagne »), mais que l’on pense et que donc on invente en français. Avant de m’« opposer », je décris et analyse le faisceau des causes qui portent notre langue à disparaître en trois générations, la première étant à l’œuvre ; à s’effondrer en « chiac », le français en phase terminale que l’on entend déjà à Moncton (Nouveau-Brunswick, Canada).

La description, d’abord, sur laquelle tu fondes cette analyse est à la fois évidente et, me semble-t-il, inédite : peux-tu la résumer ?

Toutes les langues prononcent tout ce qu’elles disent et écrivent, comme en italien notamment (écartons les lettres « étymologiques » : le k dans know en anglais, le s dans temps en français, les consonnes issues des palatalisations si compliquées du proto-slave, comme en polonais, ou les diphtongues dans les langues du rameau « Grand Barito », comme le malgache). Ce qui singularise la langue française, c’est qu’elle est la seule à ne pas prononcer tout ce qu’elle dit et écrit, la seule dans laquelle ce qui ne se prononce pas a valeur sémantique. Je dis « ils entrent », j’écris « ent » sans le dire ; je fais entendre la liaison, le s du pluriel, mais je tais l’accord du verbe : il importe de caractériser et de nommer ce phénomène unique et précieux, celui de la vérification par écrit, que j’appelle vidimus, d’après le terme juridique médiéval.

Cette originalité, que signifie-t-elle ?

Le vidimus implique quatre singularités : en français, tout d’abord, l’écrit constitue un sous-titrage constant de l’oral : l’oral renvoie à l’écrit. Il n’y a donc pas d’« oral » strictement mais, pourrait-on dire, un parlécrit. Parler la langue française renvoie implicitement à un livre que l’on écrit-lit en commun, comme espace de vérification constante et souci de précision.

D’où la difficulté de cette langue, sans doute ; dire they come est facile, ils entrent demande un apprentissage exigeant, qui passe par la lecture et donc l’isolement et l’intériorité. Mais c’est en cela que la langue française est la langue de la littérature par excellence – ceux qui l’affirment de droit s’appellent Beckett, Ionesco, Kundera, Makine…–, la littérature étant ce lieu de référence où la difficulté est maitrisée et où le parlécrit permet la mise au point de la pensée la plus analytique, dans l’esthétique accomplie. D’où ce fait de société : en français, c’est la littérature qui est prescriptive de la langue, et non les linguistes ou les dictionnaires (qui se réfèrent aux grands auteurs) : l’enseignement de la littérature est donc absolument capital dans notre logiciel.

C’est de cette écoute de la langue française que tu déduis rien de moins qu’une anthropologie : telle est la nouveauté de ta contribution.

C’est la grammaire qui pense. Le vidimus implique (troisième singularité) une haute idée de l’interlocuteur-trice de langue française, considéré-e comme une personne physiquement proche (on ne parle pas fort, mais sur une hauteur hertzienne médiane, selon cette « musique de chambre » qui séduisait Nietzsche), intellectuellement exigeante (par la précision vérifiable), mais aussi mon égale (par la place du verbe qui lui permet de m’interrompre), installant la conversation et les conditions du débat démocratique ; puis, au tournant de la relation homme-femmes, où se différencient les langues, il faut mesurer l’originalité de la langue française qui conçoit, de façon unique au monde, cette relation par le e muet (« blessÉE »), c’est-à-dire dans la coprésence ontologique : la langue française refuse le marquage au corps, le tatouage discriminant des voyelles (a/o) des autres langues (romanes ou slaves), à travers des pratiques sociales spécifiques (galanterie, libertinage, marivaudage) tout aussi intraduisibles.

Ce sont donc les représentations qui diffèrent ?

Elles diffèrent dès que l’on quitte le référent concret, « arbre », « Baum », « tree ». Dans l’abstraction, le point fondamental est le suivant : les langues n’idéalisent pas les mêmes choses. Dire, par exemple, « je » n’est pas dire « I » ; il y a dans je une part qui s’amuït avec le e, ou qui s’élide et disparaît dans j’aime. Que dit l’anglais avec « you », qui ne distingue ni le pluriel du singulier, ni le masculin du féminin, ni les relations de distance ou de hiérarchie, et que la langue française précise en cinq mots ? Quelle est la figure idéelle de « you » ? Le client. « You » est paradigmatique du système libéral (en interaction, en nouage, du symbolique et du réel), tandis que le sujet francophone conçoit un projet personnaliste.

Ou encore considérons la place du verbe : retardé à la fin d’une subordonnée, le verbe soumet l’interlocuteur qui doit attendre le sens, en allemand, en turc, en coréen, dans les langues ouralo-altaïques. Est-ce un hasard (c’est une question) si ces grammaires potentiellement tyranniques apparaissent dans des systèmes dictatoriaux ? C’est en ce sens qu’il n’y a pas de clivage politique plus fondamental que celui qui sépare Chomsky et son utilitarisme plat, unidimensionnel, hégémonique, pour lequel toutes les langues sont sur le même plan, et l’hypothèse de Sapir-Whorf, pour laquelle la langue est façonnée par, et façonne, les cultures.

Est-ce cela que tu appelles le projet : ce par quoi les langues se différencient ?

Oui, le projet au sens idéalisé et analytique étant ce qui structure les langues – autant que ce par quoi elles échouent. Ces idéalisations, nous les recevons et les transmettons à notre insu. Il y a le Savoir, il y a l’Inconscient, mais il y a, dirais-je, une autre dimension inexplorée : une culture à notre insu. La langue sait des choses sur nous que nous ignorons. Le Grand Autre (Lacan), précisons, le Grand Autre francophone, avec ses représentations, ses idéalisations élaborées pendant mille ans (je ne parle pas comme Maurras mais comme Joseph Hanse, le grammairien belge), structure notre pensée à notre insu. Par exemple : le refus du marquage sexuel, qui est dans la grammaire et qui fait de la France le seul pays au monde à légiférer sur le « voile ». Car le symbolique est lié au réel, par ce nouage mal connu – un point qui n’a jamais été exploré jusqu’ici. D’où le caractère essentiel de la grammaire qui nécessite d’être apprise en même temps que la diction (la dic-ti-on), qui la révèle en l’esthétisant.

C’est là que le bât blesse, non ?

Quand une ministre de l’Éducation nationale (Najat Vallaud-Belkacem) prétend que « la grammaire est négociable », elle en finit avec le vidimus, et fait de la langue française une langue comme une autre, où tout se prononcera – et elle programme, peut-être délibérément, une catastrophe au sens grec. Déjà, observe que le neutre se répand (« lequel » ne se décline plus, les participes ne sont plus accordés…), ce par quoi la langue française tente de ressembler à l’anglais.

Cesser de transmettre la langue française à travers sa littérature, dont le trésor est immense, pour l’apprendre dans des articles de presse ; réduire de 630 heures rien qu’en primaire l’enseignement du français (par rapport à 1960), c’est programmer à très court terme la démolition de la langue – par des effets irréversibles sur le plus grand nombre – et la mutation culturelle. Un précédent ministre de l’Éducation nationale (Lionel Jospin), autre grand militant de l’analphabétisme, porte la responsabilité écrasante d’avoir obturé la fontaine latine. Conséquence : on n’invente plus en français (bicyclette, automobile, avion, ordinateur), c’est-à-dire dans l’oreille française grâce aux racines latines et grecques, mais dans la langue du maître offerte en néolatin (les voitures volantes bientôt sur la Seine : « sea bubble ») – ce qui fait se moquer le maître.

Comment analyser l’anglomanie en cours ?

Il faut distinguer quatre formes de l’anglais : la grande langue respectable, issue à 63 % du français (ce que, d’ailleurs, nos amis anglo-saxons refusent de savoir) ; le globish, sabir international qui permet de voyager et d’échanger en allant au plus simple ; mais encore l’anglobal et l’angolais, qui sont deux formes d’invasion et d’autocolonisation. L’anglobal est à double sens, les Anglo-Saxons l’imposent de facto, par contrats et pillages intellectuels, les Français leur cèdent et concèdent toutes les cases de l’échiquier les unes après les autres – aujourd’hui l’université avec la scélérate loi Fioraso, demain c’est l’enseignement tout entier, n’en doute pas, qui sera dispensé dans la langue du maître.

Le trope caractéristique de l’anglobal est la substitution. On n’échange plus des mots (conter fleurette revenait sous la forme flirter), on substitue : « booster » à – et on ne sait plus à quoi : dynamiser ou propulser, mais propulser, c’était l’oreille latine, et dynamiser, l’oreille grecque, précisément, qui sont taries : le phénomène majeur, c’est le changement d’oreille. La colonisation nous tient par l’oreille. L’anglobal envahit la grammaire, avec l’inversion du prédicat que j’appelle une raffarinade : « postivive attitude ». Ainsi, substitution + raffarinade = France bashing. La substitution de mots préfigure la substitution de langue, illustrée par Anne Hidalgo qui, pour la candidature de Paris aux jeux Olympiques, illumine de mots anglais la tour Eiffel, efficace contribution à notre disparition culturelle.

Et de surcroît il y a l’angolais, ces singeries par lesquelles le Français imite l’anglosaxon mais que le maître ne comprend pas – silver économie de Jean-Marc Ayrault, relooking (pour makeover), au rythme d’environ un par jour. Les capitulations se transforment en Réel, parce que l’on ne peut bientôt plus reculer : dans ce cas, il ne s’agit pas de mondialisation : l’autocolonisation est un phénomène de soumission imaginaire. Regarde l’affiche de l’Institut d’Études Avancées de Paris, intégralement en anglais avec le logo Paris Research University. Ou bien, tout autant, le magazine Grazia, février 2017 : « Boostez votre look » ; la couverture (la cover) est en chiac. On ne cessera pas de parler, c’est seulement la fin de la francité de la langue. Ce qui veut dire : un autre Réel.

Si tu veux être rassuré, cher Gérard, pose tes questions aux linguistes officiels, Hagège, Cerquiglini ou Encrevé, ils te diront que la langue se porte bien. La différence entre eux et moi, c’est qu’ils continueront de faire de la linguistique quand la langue française aura disparu, en 2039, pour le cinq centième anniversaire de l’ordonnance de Villers-Cotterêts.


Dans le cadre de la série Poésie du monde coordonnée par Gérard Noiret, Alain Borer a traduit pour En attendant Nadeau deux poèmes inédits de Marci Vogel, et réalisé un entretien avec cette dernière, à propos de son livre At the border of Wilshire & de Personne (Howling Bird Press, 2015).

Gérard Noiret