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Dans Lettres à l’inconnu(e), roman épistolaire constitué d’une correspondance à sens unique, Bernard Sarrut interroge la nature de l’amour. Aimer serait-il un verbe intransitif ? L’élan amoureux a-t-il vraiment besoin d’un objet ? 


Bernard Sarrut, Lettres à l’inconnu(e). Tinbad, 124 p., 14 €


Selon Lacan, aimer c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que l’on n’a pas. Le « héros » de Lettres à l’inconnu(e), lui, semble bien convaincu de sa capacité à donner. Dans un court laps de temps, il envoie à un(e) seul(e) destinataire, presque quotidiennement, une trentaine de missives ardentes. D’où vient cette surabondance d’affection ? N’attend-il rien en retour ? Est-il généreux ? fou ? égoïste ?

Il se met à écrire l’avant-veille de Noël. Il continue pendant quarante jours, jusqu’à l’avant-veille de la Chandeleur, une sorte de carême personnel entre la fête de la Nativité et celle de la Présentation de l’Enfant au Temple. Cette correspondance est-elle un acte de renoncement, une forme de pénitence ? Faute d’aimer charnellement, de participer à la reproduction de l’espèce, l’écrivain cherche-t-il à transformer sa passion en œuvre de l’esprit ?

Dans sa première lettre, datée donc du 23 décembre, le héros explique sa démarche : « Je vous écris à l’instant et je vous écrirai encore par la suite. Je n’ai pas une envie spéciale de vous voir. Cela viendra sans doute à son heure. Ce qui m’importe est de pouvoir vous toucher jusqu’au fond de l’âme. »

Toucher l’âme, le but de tout séducteur. Comme en témoigne l’obsession contemporaine pour la « technique » sexuelle qu’on constate à travers les conseils pratiques donnés par les médias : autant de stratégies mesquines pour combler un manque : le manque d’amour.

Bernard Sarrut, Lettres à l’inconnu(e), Tinbad

Dans Lettres à l’inconnu(e), Bernard Sarrut prend acte de cette carence, livrant en épigraphe une citation de Bram Stoker qui place l’ouvrage sous le signe d’un grand romantique, le comte Dracula : « Je n’osais pas relever les paupières, mais je continuais néanmoins à regarder à travers mes cils, et je voyais parfaitement la jeune femme maintenant agenouillée, de plus en plus penchée sur moi, l’air ravi, comblé. »

Le vampire, consommateur insatiable de chair fraîche, sait bien que l’extase se trouve dans le renouvellement, dans les veines d’une prochaine victime. Ô combien désespérée est sa quête, vouée à l’échec, génération après génération ! Heureusement, Bernard Sarrut épargne à son lecteur ce genre de désagrément : son héros ne communiera pas dans le sang de l’être vénéré. Il garde sa distance, arrivant à peine à distinguer sa forme : « Vous apparaissez toujours comme une découpe sombre sur fond de lumière. Depuis quelques jours cette impression persiste. Je n’aperçois toujours pas d’interstice entre vos jambes, ni de départ à l’attache des bras, ni même de relief sur votre visage. Tout est pris en masse. »

Ne vit-il pas la situation idéale, celle qui consiste à aimer sans avoir affaire à un corps pourrissant ? à adorer une personne dont la caractéristique première est la disponibilité ? Elle n’existe que pour lui : « Il y a un tas de domaines qui ne vous occupent pas, comme l’envie de voyager ou celle de créer. C’est cette disponibilité (toute relative d’ailleurs) qui vous donne tant de temps pour me lire. Ou fixer la lumière du dehors jusqu’à l’absorber. »

L’inconnu(e) possède les qualités nécessaires pour nourrir son soupirant : la soif de lecture et une âme ouverte. Peut-on trouver mieux ? Au lieu de courir après l’amour physique, l’écrivain ne devrait-il pas rester avec cette personne faite sur mesure pour lui ? Elle ne sera jamais assouvie, il pourra toujours envahir son esprit, l’atteignant avec la pointe de sa plume, jusqu’à ce qu’elle ait expulsé la dernière goutte.

Les artistes ne sont-ils pas tous des vampires ?

Steven Sampson

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