Suspense (11)

Enquêtes en Égypte

Suspense 11 Claude Grimal Parker Bilal

Parker Bilal © Aisha Seeberg

Le romancier d’expression anglaise Jamal Mahjoub (publié par Actes Sud) a depuis 2012 décidé d’écrire des polars sous le nom de Parker Bilal, pseudonyme qui réunit les patronymes de ses grands-parents. Bilal est en effet le nom d’un aïeul paternel, batelier nubien sur le Nil, Parker celui d’une grand-mère, qui lui a donné le goût des romans policiers et dont l’époux, un Allemand exilé, avait anglicisé son nom. Jamal Mhajjoub est donc un homme des dédoublements et des appartenances multiples.


Parker Bilal, Les ombres du désert. Seuil, 424 p., 22,50 €


Né à Londres en 1960, élevé à Khartoum, il a poursuivi ses études en Angleterre. Sa famille a dû quitter le Soudan en 1989 après le coup d’État du général Omar el-Béchir et s’installer au Caire. Mahjoub réside actuellement aux Pays-Bas après avoir vécu dans plusieurs villes de différents pays européens, mais il retourne régulièrement en Égypte, pays qui lui fournit l’essentiel de son inspiration de romancier « noir » ou non.

Parker Bilal a pour l’instant éclipsé Jamal Mahjoub grâce à un personnage de privé soudanais très attachant, Makana, et à l’évocation saisissante des lieux et des milieux du Caire où ce dernier mène ses enquêtes. En effet, c’est dans la grouillante métropole que Makana survit à la quasi-misère et à ses dangereuses aventures – ce qui ne l’empêche pas de partir également en virée dans d’autres parties de l’Égypte, variant ainsi pour le lecteur décor et personnel romanesque. De surcroît, son statut de réfugié politique et ses souvenirs lui permettent de livrer quelques réflexions sur le Soudan qui sortent de la perspective uniquement égyptienne et font surtout comprendre que la question géopolitique de cette partie du monde, avec ses tensions et ses désastres sociaux, ethniques et religieux, ne peut se comprendre à l’échelle d’un seul pays.

Parker Bilal a déjà fourni cinq livraisons de ce qu’il a annoncé comme une série de dix volumes, dont trois pour l’instant traduits en français (Les écailles d’orMeurtres rituels à Imbaba, Les ombres du désert), chacun pouvant être bien sûr lu de manière indépendante. Pour notre enquêteur, Makana, ce sont les liens entre le monde de la criminalité et les milieux politiques et affairistes locaux ou étrangers qui apparaissent à chacune de ses enquêtes. En effet, s’il démarre celles-ci pour élucider une simple disparition ou un meurtre banal, il découvre, détection faisant, ce qu’ils cachent à tout coup : des systèmes de corruption généralisée, dans lesquels d’ailleurs – vérité que chaque Égyptien jusqu’au plus humble vendeur à la sauvette connaît au plus profond de lui-même – l’Occident a son intérêt puisqu’il préfère que perdurent telles quelles ou légèrement remaquillées les dictatures ou démocratures de cette partie du globe.

L’action du premier roman de Parker Bilal, Les écailles d’or, se déroule en 1998, quelques mois avant les attaques du World Trade Center de 2001 : Makana est chargé par un milliardaire impliqué dans tous les trafics possibles de retrouver un jeune footballeur idole des Égyptiens. Le deuxième, Meurtres rituels à Imbaba, se termine sur une scène où Makana et ses amis, dînant au restaurant, voient à la télévision les avions percuter les tours new-yorkaises. « Maintenant, il va y avoir du grabuge », dit l’une des convives sans se douter entièrement de la profonde vérité de son propos et du prix que certains pays musulmans vont devoir payer pour ces attentats. Avant cela, dans le même livre, Makana aura eu à comprendre la raison d’assassinats de jeunes garçons que les autorités politiques et religieuses semblent désireuses d’attribuer aux Coptes. Le troisième roman, Les ombres du désert, se déroule en 2002 : les Israéliens assiègent Ramallah et une forte tension règne dans les rues du Caire, mais Makana va s’éloigner de la métropole et passer une grande partie de son temps dans l’étrange oasis de Siwa à la frontière libyenne. C’est là qu’il pense trouver les raisons pour lesquelles une jeune fille a été brûlée vive dans le magasin qu’elle tenait dans la capitale. Dans ces trois livres, les obligations du polar sont élégamment remplies : Makana a du charme et du mystère, il est entouré d’un petit groupe d’amis et de connaissances intéressants, sa vision politico-sociale se mêle harmonieusement au pittoresque, et Bilal écrit bien (avec parfois un goût un peu appuyé pour des péripéties finales rocambolesques).

La série des Makana doit se poursuivre jusqu’à la chute de Moubarak en 2011. La vision d’un univers en état de décomposition où se mêlent fléaux modernes et archaïques, instrumentalisations de la différence ethnique ou religieuse, mais où existe toujours aussi la « common decency » chère à Orwell, constitue une de ses réussites.

On espère aussi que Parker Bilal va trouver le temps de redevenir Jamal Mahjoub et publier les livres plus « littéraires » qui occupent son esprit et auxquels il fait souvent allusion dans ses interviews. Il les compare, avec un peu de culpabilité, à des « membres de sa famille un peu en retrait qui attendraient qu’il leur prête à nouveau attention ». Prions donc Mahjoub, sans cesser d’être Parker Bilal, de reprendre ses intéressantes conversations avec cette parentèle si modestement désireuse qu’il se tourne encore une fois vers elle. Et qui a fait de lui l’intéressant écrivain qu’il est.

Claude Grimal

À la Une du n° 32