Suspense (5)

Opera seria et buffa pour ‘ndrangheta

Mimmo Gangemi © Adriana Sapone

Mimmo Gangemi © Adriana Sapone

Dans Le Pacte du petit juge, Mimmo Gangemi emmène pour la deuxième fois son lecteur (français) en terre calabraise et lui fait retrouver, entre autres personnages, le « petit juge », Roberto Lenzi, et le vieux chef de bâton ‘ndranghetiste, Don Mico Rota, qui lui avaient déjà tant plu.


Mimmo Gangemi, Le Pacte du petit juge. Trad. de l’italien par Christophe Mileschi, Seuil Policiers. 336 p., 21.50 €


Les événements qui figuraient en toile de fond du premier polar de Gangemi, La Revanche du petit juge s’inspiraient de faits réels politico-mafieux : l’enfouissement de déchets toxiques par la ‘ndrangheta pour le compte d’industriels véreux. Dans Le Pacte du petit juge, l’actualité à laquelle se coltinent le magistrat et le mafieux est tout aussi « vraie » : une émeute de travailleurs africains suivie de représailles et un trafic de cocaïne dans lequel des  familles rivales de l’onorata società sont impliquées. Sont ainsi présentés les fondements licites et illicites d’une économie locale où certains ont bien sûr à gagner, d’autres à perdre, et où chacun des deux protagonistes tente d’utiliser l’autre dans des buts différents. La lutte est rude, ponctuée de cadavres, mais elle est aussi comique, Gangemi ayant fait le choix d’allier sérieux et humour dans le traitement du sujet.

Gangemi a en effet créé deux héros qui amusent tant par leur caractère que par le jeu de chat et de souris qu’ils jouent sans trop savoir dans quel rôle. Ils doivent aussi agir contre leur nature ; Alberto Lenzi parce que ses qualités principales de paresse, de dilettantisme et de don juanisme ne le prédisposent pas à l’héroïsme justicier (quoique…) ; Don Rota, parce que, caïd illettré et féroce, il doit faire preuve de séduction et de fine rhétorique auprès de celui-là même, Lenzi, qui l’a expédié en prison. D’un côté, le jeune juge ne serait pas mécontent d’obtenir quelques renseignements afin de poursuivre son enquête, de l’autre, le vieux boss souhaiterait lui en fournir sans avoir l’air de lui en avoir fourni (prestige mafieux et prudence élémentaire obligent) afin de soutirer une détention à domicile, plus confortable. S’ensuivent des scènes épatantes dans le bureau du juge, où Rota, tour à tour patelin et menaçant, déploie ses ruses sous forme d’indéchiffrables apologues et de sous-entendus sur sa mort prochaine… ou celle d’autrui. Lenzi, « sbirro cristiano » selon la définition de Rota, quoique médusé, ne cèdera qu’en apparence à ces manœuvres et, pour finir, de manière immoralement morale mais parfaitement assumée, il enverra ou gardera sous les verrous des ‘ndranghetistes innocents des crimes qui leur seront reprochés mais tout à fait coupables d’autres méfaits sanguinaires.

L’enquête policière, avec ses coups fourrés entre mafia et justice, est elle-même ponctuée d’épisodes sur la vie personnelle assez piteuse du juge et du récit désopilant des réunions du club de notables de la ville, haut lieu de prétention, de stupidité et de malveillance.

Bref, Mimmo Gangemi sait parler avec autant de talent que d’humour de sa région, et il le fait dans une langue savoureuse que l’excellente traduction « rend » très bien. Le Pacte du petit juge, comme le roman précédent, satisfait donc sur un mode enlevé le goût du lecteur de polar pour la mise en œuvre des mécanismes du genre ainsi que sa curiosité pour des paysages, des mentalités et des mœurs qu’il connaît peu. Quelques éléments du livre étonnent ou dérangent cependant. Ce sont essentiellement des portraits : les premiers, ceux des paysans, quoiqu’esthétiquement bien faits et amusants, semblent d’un archaïsme un peu daté dans un roman qui se veut en prise avec la réalité contemporaine (mais, bien sûr, seul un ethnologue de l’Aspromonte saurait déterminer leur degré de véracité) ; les seconds, ceux des femmes, sont eux porteurs d’obsessions sexuelles et misogynes assez bêtasses : on aimerait croire que ce sont uniquement celles du héros, Lenzi, mais le roman ne donne aucun signe de s’en démarquer.

Pour autant, Mimmo Gagemi sait nous embarquer en réjouissante compagnie pour des aventures calabraises bien menées et fait attendre avec impatience la troisième livraison des « Lenzi et Rota » (déjà parue en italien sous le titre, La verità del giudice meschino).


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Claude Grimal

À la Une du n° 11