La religion, thème de gauche

Le journaliste Jean Birnbaum dénonce l’incapacité de la gauche à prendre la croyance religieuse au sérieux. Dans son essai Un silence religieux : La gauche face au djihadisme, il y voit une grave lacune, un silence lourd de sens, la preuve d’un « immense désarroi », d’une « impossibilité de nommer l’ennemi », bref une faute ancienne (sinon originelle) qui expliquerait bien des dérives face au terrorisme djihadiste. Le ton – et parfois la grandiloquence un tantinet dandy de la critique – étonne, au point que le lecteur se demande quel est le sujet du livre.


Jean Birnbaum, Un silence religieux : La gauche face au djihadisme, Seuil, 234 p., 17 €


La première charge est brutale. Jean Birnbaum part du silence de la population parisienne qui défilait le 11 janvier 2015. On y avait perçu le recueillement, il y détecte un « discours empêché », « une parole impossible » et donc « une manifestation interdite » au sens « où l’on dit de quelqu’un qu’il demeure interdit, stupéfié, médusé, coi. Depuis les sommets de l’État jusqu’à la foule des marcheurs anonymes, on observa un silence “religieux”, c’est-à-dire un silence qui touchait deux fois à la religion : non seulement par son intense ferveur, mais aussi et surtout parce que la religion, ce jour-là, fut l’objet d’un gigantesque déni ». Birnbaum s’en prend aux ministres et au président de la République, qui ont déclaré que les terroristes n’avaient rien à voir avec la religion musulmane. Ce silence devient le point de départ de son essai, qui ne traite pas de la politique concrète menée par le gouvernement (sur laquelle il y aurait pourtant beaucoup à dire).

L’auteur veut attirer notre attention, au-delà des mesures sécuritaires et du discours national, sur une erreur, une faute de « la gauche » actuellement aux commandes du pays. Intention louable qui souligne une lacune du discours public, et soulève la bonne question de la place des religions dans nos sociétés contemporaines. Mais le lecteur se demande tout de suite pourquoi s’en prendre spécifiquement à la gauche. Les responsables de la droite républicaine ont sensiblement dit la même chose, avec un même souci d’éviter la « stigmatisation » de nos concitoyens musulmans. Certains ont dérapé, comme Alain Juppé qui a intimé aux musulmans l’ordre de condamner les attentats, comme s’il existait une culpabilité collective des fidèles de cette religion. À l’inverse, il y a eu Le Pen et ses amis de Pegida qui ont placé les musulmans au centre de leurs attaques…

Jean Birnbaum s’explique en répétant à plusieurs reprises que « la gauche a le plus souvent refusé de prendre le fait spirituel au sérieux », que « le plus souvent, les femmes et les hommes de gauche, ceux qui peuplent ses groupes militants, ses cercles de réflexion ou ses cabinets ministériels, s’en tiennent à une conception rudimentaire de la religion. Quand ils s’y intéressent, c’est pour la rabattre immédiatement sur autre chose qu’elle-même. À leurs yeux, la religion n’est qu’un symptôme du malaise social, une illusion qui occulte la réalité des conflits économiques ». La gauche est réduite à « une vulgate marxisante », à ce que Lénine appelait le marxisme vulgaire. C’est faire peu de cas des courants chrétiens – catholiques ou protestants – et juifs, sans oublier les penseurs musulmans, qui s’interrogent depuis toujours sur la relation entre leur foi et l’action politique, et dont beaucoup ont contribué à l’histoire de la gauche française.

La première salve passée, Jean Birnbaum s’attelle à quelques exemples pour étayer son raisonnement sur la longue durée. Il présente avec finesse – on reconnaît ici son talent de journaliste des idées – les débats qui traversent l’islam contemporain, il souligne « l’urgence de reconnaître la guerre qui fait rage au sein même de l’islam », il nous parle des courants critiques et de leurs penseurs – Mohammed Arkoun, Abdelwahab Meddeb ou Rachid Benzine. Il nous signale des pistes de réflexion sans vraiment les développer, si ce n’est en disant qu’il faut « redonner sa chance à l’islam spirituel », à « l’islam des poètes et des mystiques ». Mais cela justifie-t-il la conclusion suivante ? « En ânonnant que le terrorisme djihadiste n’a “rien à voir” avec l’islam, les plus hautes instances de l’État et les intellectuels qui ont abondé dans leur sens n’ont pas seulement orchestré une dangereuse dénégation, n’ont pas seulement autorisé, voire organisé, le silence sur la dimension proprement religieuse des événements. Ils ont aussi planté un poignard dans le dos de tous les intellectuels et théologiens musulmans qui ne se résolvent pas à regarder s’avilir sous leurs yeux la religion dont ils chérissent les trésors spirituels, culturels et humains. » Un poignard dans le dos, vraiment ?

Un beau chapitre rappelle les désillusions des militants qui ont soutenu le FLN algérien et découvert tardivement la force de l’islam dans la mobilisation anticolonialiste du peuple algérien. Catherine Simon en avait tiré jadis un livre pathétique, qui est cité. Mais faut-il généraliser à toute la gauche à partir d’un dialogue entre Paul Thibaud et Pierre Vidal-Naquet, et écrire : « en 1962 comme en 2016, la génération FLN ne peut envisager l’islam autrement que comme la religion des dominés, l’instrument politique que les pauvres se sont trouvé pour mener le combat de l’émancipation » ? Dans un autre chapitre, Jean Birnbaum défend honnêtement Michel Foucault contre les accusations dont il a été l’objet après son voyage en Iran, en 1978. Il insiste à juste titre sur sa lucidité et sa compréhension, avant beaucoup d’autres, de la puissance mobilisatrice de ce qu’il nommait la « spiritualité politique ».

Revenir sur ces moments est utile. Birnbaum le fait clairement, en s’inspirant de l’islamologue Christian Jambet (dont il fut l’élève). Mais ni un rappel derridien de l’héritage de Marx (« on n’hérite jamais sans s’expliquer avec du spectre », avait dit le philosophe), ni l’étude ethnographique des tribulations des derniers Mohicans du NPA avec le voile islamique, n’apportent de réponse supplémentaire aux questions posées. En fait, l’auteur ne nous dit pas comment prendre en compte le religieux. Il se réfère dans sa conclusion à des philosophes très en vogue, que nous respectons tous – Walter Benjamin, Jacques Derrida, Michel Foucault ou Claude Lefort –, sans vraiment nous dire ce qu’il en dégage. Le débat et les recherches sur le « religieux », le « croire », le fanatisme religieux, les formes de radicalisations, y compris islamistes, ne sont pourtant pas absents de la scène publique française. Insuffisamment, sans doute. Mais le débat existe, il est traversé par de profondes divergences. On peut en trouver un échantillon dans le dernier numéro de la revue Esprit, qui consacre un excellent dossier aux « religions dans l’espace public » (n° 222, février 2016). On aurait aimé trouver dans l’essai de Jean Birnbaum une prise de position sur ces débats. Réduire la réflexion à une opposition entre la gauche de gouvernement « rien-à-voiriste », elle-même moribonde, et les autres semble un peu court. On ne peut s’empêcher d’y discerner une déception qui tourne au dépit.


Crédit pour la photo à la une : © Astrid di Crollalanza

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