Renouveau du fantastique

Après des romans comme Grande Ourse et Forêts noires, Romain Verger passe avec brio à la nouvelle, toujours dans la veine fantastique.


Romain Verger, Ravive. L’Ogre, 186 p., 18 €


Neuf nouvelles qui ravivent le fantastique, genre assez peu prisé des écrivains de langue française aujourd’hui. Dans une situation réaliste apparaissent des éléments étranges, inexplicables, souvent inquiétants. Le format de la nouvelle s’y prête admirablement : un texte court laisse le temps de distiller le malaise qui accompagne le phénomène étrange, d’en observer éventuellement l’évolution, sans qu’une explication ait forcément à être fournie.

Les nouvelles de Romain Verger ne se contentent pas d’une « inquiétante étrangeté », elles vont franchement du côté de l’épouvante. Elles ont souvent pour cadre « la mer où naissent les monstres », chère à Yourcenar, et font la part belle aux noyades. Des monstres, il y en a : Donvor, créature qui tient à la fois de la sirène et de la lamproie, Anton, sorte d’homme-poulpe mutant (ré)généré par une mer polluée; mais il y a aussi des êtres humains. Une femme crée des bébés synthétiques par un procédé inavouable, un jeune homme en tue trois autres dans l’éblouissement psychotrope de sa quête des « hommes-soleil », un quadragénaire à la santé physique et mentale vacillante entretient des relations charnelles très sanglantes. Le lecteur lui-même, qui se repait de telles histoires, n’a-t-il pas quelque chose de monstrueux, comme le suggère la nouvelle finale ?

Le recueil est cohérent et construit. L’atmosphère apocalyptique qui sévit en Scandinavie dans « Le dernier homme » affecte également l’Adriatique dans « Anton » ; certaines espèces deviennent invasives alors que d’autres s’éteignent, les phénomènes célestes et climatiques sont déréglés. L’ordre des nouvelles lui-même a son importance : la première, « Le château », est presque une nouvelle classique, sur le mode du souvenir, avec une chute à la dernière page où surgit la cruauté. La suivante ouvre la porte de l’inexpliqué et du fantastique, la dernière, replaçant l’écrivain en position de narrateur, entre souvenir et fable cauchemardesque, énonce l’intention de la refermer.

Romain Verger, Ravive, L’Ogre

Romain Verger © L’Ogre

Il est question de vie et de mort, toujours, d’où l’importance de l’élément aquatique, berceau de la vie mais aussi puissance mortifère, comme chez Edgar Allan Poe, à qui il est discrètement fait référence. L’aspect parfois cosmogonique du paysage peut faire penser à H. P. Lovecraft, le chatoiement horrifique de certaines descriptions à Lautréamont et surtout Baudelaire. Par-delà ces influences, Romain Verger a une voix et un univers singuliers. Les questionnements sur la vie et la mort sont à la fois d’aujourd’hui et atemporels. Ainsi, la nouvelle « Reborn » semble très actuelle avec ses références au commerce en ligne et à une forme de gestation pour autrui, mais elle renvoie aussi à des mythes des premiers âges sur les éléments et l’origine de la vie elle-même.

La chair, sous la plume de Romain Verger, peut se liquéfier, se pétrifier et même s’embraser. La langue déploie toute sa richesse pour « faire corps » avec les éléments, aquatique et tellurique surtout. Elle puise dans l’immense variété de la nature, non seulement celle des espèces, mais aussi celle des états de la matière : la pierre a pu être lave et pourra devenir sable. Le vivant a pu fructifier et pourra dépérir. La fiction, surtout dans le fantastique, permet des combinaisons inédites et l’écriture autorise tous les croisements et mutations possibles, ajoutant une dimension temporelle. Faite de la matière la plus malléable qui soit, mais aussi la plus impalpable (les mots), elle semble pourtant offrir un rempart à la folie ou à la mort : « j’avançais, j’avançais toujours, dans l’épuisement des mots et des combinaisons, m’accrochant tant bien que mal au fil anémique de l’ultime fable ».

La langue « organique » de Verger, concentrée par le format de la nouvelle, mise au service du monstrueux, cherche à nommer l’innommable: une tâche éminemment poétique.

Sophie Ehrsam

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