Une impossibilité du langage

Dans Marcher droit, tourner en rond, le psychiatre et romancier Emmanuel Venet emprunte la voix d’un autiste pour mettre en perspective la vérité aveugle et le mensonge cimentant les relations sociales dans un discours en circuit fermé.


Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond. Verdier, 128 p., 13 €


Au commencement était le verbe, ici celui d’un homme, un « révolté ». Devant le mensonge tyrannique structurant les hommages dont son entourage honore sa grand-mère le jour de ses funérailles, le narrateur, qui se définit comme étant « cohérent avec lui-même et d’une franchise absolue », s’insurge. Tout au long d’un monologue qui s’étend sur une centaine de pages, il reconsidère différents aspects de la vie de sa famille pour en tirer des portraits âpres et sans compromis. Emmanuel Venet utilise la vieille technique de la dénonciation des dysfonctionnements d’une société permise par le regard neuf de l’ingénu ou de l’étranger. Pour ce faire, il choisit d’avoir recours à un personnage décalé, choix que son savoir médical rend légitime : un narrateur atteint d’un « stéréotype idéo-comportemental, un syndrome pratiquement constant dans le syndrome d’Asperger ». L’idée est plaisante et, si certains passages rappellent le jugement direct et quelque peu simpliste d’un Rainman, le discours d’un homme forcé par la société à se voir en permanence comme un marginal est empreint de subtilité.

Son credo parait simple au premier abord : « Il me semble qu’il serait plus sain de préférer la vérité au mensonge, et que l’humanité devrait plutôt s’attacher à dessiller les crédules et à punir les profiteurs qui entretiennent le climat de duplicité et de tromperie dans lequel, pour notre plus grand malheur, notre espèce baigne depuis la nuit des temps. » La conception cartésienne touchant au vrai ne peut pas fonctionner ici. En effet, si la recherche de la vérité constitue en soi une source de plaisir en satisfaisant les exigences de la raison, elle est difficilement applicable au cas du personnage qui, en raison de sa condition, ne pose pas le choix libre de la vérité. Il se contente de dire ce qui est, sans prendre en compte une justice autre que sa logique interne, qui se trouve précisément être réduite au déterminisme du handicap. Dans un tel contexte, comment supporter sa famille, un matriarcat regroupant des êtres aussi contradictoires qu’une tante « maladivement croyante » et sa sœur « pathologiquement incroyante », ainsi que des cousines au mode de vie diamétralement opposé ? Autant d’incohérences qui l’ont porté à suivre une voie raisonnable et cohérente : vivre chez son père à quarante-cinq ans, en touchant une pension modérée, et cultiver une passion pour les catastrophes aériennes et le scrabble.

Il termine son récit par cette phrase, à la perspective désespérante : « Je ne vois pas ce que je pourrais espérer de mieux. » Le serpent se mord la queue, pour la première fois. Après les portraits des membres de la famille d’une acuité cruelle et souvent drôle, apparait en filigrane sa propre figure. Or, c’est sur ce point que son honnêteté revendiquée se fait le plus dilettante. Il demeure anonyme, sans pour autant vouloir généraliser son rapport au monde. Il nourrit en outre « des rêveries de vie amoureuse » envers Sophie Sylvestre-Lachenal, une femme qui ne le lui a pourtant jamais rendu. Pire, cette dernière a recours contre lui à une injonction d’éloignement, et l’on comprend qu’il la harcèle. À l’entendre parler, tout cela n’a pas beaucoup d’importance puisque sa conception du couple se fonde sur des « rêveries amoureuses […] nourries de tendresse et d’attentions ». Ici, à l’inverse du verset biblique, amour et vérité ne s’embrassent pas. Ils auraient même tendance à ne jamais interagir.

Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond, Verdier

Emmanuel Venet © Verdier

Emmanuel Venet souligne donc la confusion entre rigorisme et vérité, vrai frein au bonheur, et dont le règne s’étend bien au-delà de l’exemple de l’autisme. D’un côté, le narrateur explique que ses excès de violence compris dans son syndrome l’éloignent des autres hommes. De l’autre, cette même violence les lui rend proches et il remarque avec un certain mordant : « Je ne suis pas seul dans ce cas : on l’observe même chez des hommes politiques atteints de formes minimes d’autisme, comme par exemple Monsieur George W. Bush en son temps, qui n’a pas pu se retenir d’agresser Monsieur Sadam Hussein pour des raisons fallacieuses. »

Emmanuel Venet casse l’idée reçue selon laquelle les autistes seraient incapables d’ironie ou de double discours. L’ironie intensifie la portée de la critique puisqu’elle est imprévue. La sacro-sainte exactitude scientifique de l’autiste et la connivence de la satire sont réunies au sein d’une étrange cohabitation. La question concernant le sort de la dépouille de la grand-mère que le narrateur ne porte pas dans son cœur est ainsi empreinte d’amertume : « Je me demande ce qu’elle rapportera à la nature sous l’angle du bilan carbone. »  Elle révèle également une capacité de langage teintée de véhémence : « Pour n’avoir aucune gêne à faire ce que je dis comme à dire ce que je fais, je ne tolère ni les propos trompeurs ni les cachotteries. » Alors même que le discours se faisait universel, une certaine forme d’intolérance le ramène à son handicap. Le serpent se mord la queue, encore.

Mais tout ceci n’est que ruse du langage. Emmanuel Venet apporte encore une nuance : dire la Vérité n’implique pas nécessairement le fait d’être en vérité, et ce quand bien même on serait convaincu du contraire. La cohérence du discours est malmenée au point que l’on est forcé de s’intéresser au sens même des mots. Le psychiatre laisse donc la place au romancier et à l’amoureux de la langue. Notre autiste qualifie ses emportements contre son premier et unique amour de « simples maladresses verbales », refusant le verdict de séparation imposé par la Justice. L’euphémisme est d’autant plus pertinent dans la bouche d’une personne incarnant par excellence la difficulté de communiquer. Il confirme la complexité, voire l’impossibilité, de modifier une langue qui lui est propre. Les mots subsistent alors pour eux-mêmes, dépouillés de toute connotation et ramenés à leur pure forme. Cet adepte du scrabble justifie la grande passion de sa vie à travers une découverte qui plaira aux poètes : « J’aime le scrabble parce qu’il roule à l’arrière-plan la question du sens des mots et permet de faire le même nombre de points avec “asphyxie” et “oxygène” ». Les adeptes de la psychomécanique du langage reconnaîtront une forme de langage en circuit fermé, condamnant le personnage à ne jamais évoluer en dehors de sa logique interne. Le titre du roman illustre la théorie en une formule efficace : « marcher tout droit, tourner en rond ». Aussi, à défaut de pouvoir aimer concrètement Sophie Sylvestre-Lachenal, le narrateur aimera-t-il ses initiales qui forment ce qu’il appelle « les lettres du bonheur », sans souci de l’horreur à laquelle elles renvoient. Il est heureux qu’un tel personnage se définisse comme « routinier et solitaire », l’un engendrant l’autre, peut-être. Quelle tristesse de ne pas parvenir à une conclusion plus réjouissante !

Marie-Lucie Walch

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