De la destruction créatrice

Dans un univers de science-fiction, plusieurs personnages tentent de survivre à une catastrophe généralisée en une suite d’aventures absurdes et tragiques. Premier roman de Quentin Leclerc, Saccage témoigne d’une fine recherche stylistique et se révèle hanté par ce que notre époque charrie de fantasmes d’apocalypses.


Quentin Leclerc, Saccage. L’Ogre, 168 p., 16 €


Saccage parle de quoi ? D’un certain rapport au langage. Ça ne surprendrait pas, venant du jeune Quentin Leclerc, l’un des rédacteurs du blog parfois hilarant « Les boloss des Belles Lettres », cette relecture des classiques en jactance banlieusardo-bizzaroïde. Cette première piste, on la suit avec d’autant moins de peine que le récit met d’abord en jeu un individu dont le destin est de formuler des prophéties achetées par de mystérieux « industriels ». Le temps est à la guerre et au cataclysme. Une « milice » fascisante patrouille et persécute. On croise une « armée des continents perdus », elle-même égarée dans sa folie d’annihilation : « Des soldats camouflés communiquent heure par heure dans leurs talkies-walkies hors d’usage des informations inutiles. Ils rendent des comptes aux généraux (déjà morts pendus dans leurs cabinets privés). Ils parlent de nous. » Quentin Leclerc vit à Rennes, bastion d’étudiants émeutiers. Un début d’explication ? Quelles sont les règles en vigueur ? Ni le lecteur ni les protagonistes ne le savent. L’opacité règne. La trame, déjà désarticulée à dessein, est trouée de propos sibyllins épaississant l’énigme de ce texte à la croisée de la science-fiction et du fantastique : « Ailleurs, il y a des chimères, des sorcières, des oracles – quelques rescapées qui parcourent encore le monde à l’infini, incapables de mourir, seules d’une tristesse sans partage. »

Avec son titre autotélique, Saccage dit la destruction d’un monde et de la narration. Celle-ci se désordonne le long de paragraphes brisés par des ruptures à la mode dada, redoublant le malaise. Déjà immergé dans une compacte étrangeté, on perd pied une nouvelle fois, la vraisemblance étant piétinée selon la méthode froide des enfants destructeurs, laquelle va jusqu’à s’en prendre parfois à la syntaxe ou au lexique même. Ces incursions rendent d’autant plus nette l’ambition poétique de l’ensemble. Pour autant, on suit divers personnages tentant de sauver leur peau tant bien que mal face à une destruction totale et imminente. Il y a des bribes d’histoires, celle de la « carcasse » d’abord, puis, au fil de ses métamorphoses, de la veuve, du déserteur et d’autres. En exergue figure une citation de Robert Pinget. Pas étonnant, tant se mêlent ici science-fiction et expérimentations littéraires du siècle dernier, la recherche d’un nouvel imaginaire ne faisant pas l’économie du travail de la langue (Alain Damasio n’est pas loin). D’où un projet diamétralement opposé à celui, par exemple, d’un Michel Houellebecq. Là où ce dernier imagine d’improbables lendemains dans une écriture d’hier, Saccage parle d’aujourd’hui dans une langue à venir. Ne serait-ce que pour cela, le livre enthousiasme !

De chaque ligne sourdent les travers de nos temps, mais suggérés, reformulés ou grossis monstrueusement. Autoritarismes, violence, anomie. Déportations, migrations : les personnages de Saccage fuient le désastre. Ces effets de camouflage et ce goût du brouillage des pistes rappellent par moments Sur les falaises de marbre de Jünger. Des bandes d’« enfants-singes », abandonnés, disent d’eux-mêmes : « Nous n’avons pas de futur, nous n’avons plus de famille : nous sommes les enfants de la pornographie, de la barbarie et de la haine. » Parfois, certains personnages tentent de freiner l’entropie en cours. Mais les révoltes ou les preuves d’humanité sont vite balayées. Ce désespoir contemporain intéresse. Ces visions de fin du monde en une langue si recherchée font de Saccage un roman décadent. De là à penser que la préciosité de l’écriture dérive d’un nihilisme de fond, il n’y a qu’un pas… La saveur de cet ouvrage est là ; sa limite aussi, car il se refuse à penser un autre monde autrement que sur le mode du cauchemar. De nos jours, c’est un tic (trop) courant. S’en dégage une impression de ton sur ton. Il eût fallu que ça dissonât plus : que cela surprît complètement. C’est la seule réserve à émettre sur cette description chaotique du chaos. Repliée sur ses obsessions et son style, elle a la radicalité de notre jeunesse. Et, même sombre, ce roman a les joies de la dévastation. Il émeut. Émeute ?

Ulysse Baratin

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