“Risquer le risque”

On repère facilement en librairie les livres de La Coopérative, la maison d’édition créée par Jean-Yves Masson et Philippe Giraudon. Les deux premiers titres sont sortis le 22 octobre : Hugo von Hofmannsthal, Le Livre des amis, et Sonnets du poète Germont, dont paraît ces jours-ci La part de fragilité, un roman.


Hugo von Hofmannsthal, Le Livre des amis. La Coopérative. 144 p., 18 €

Germont, Sonnets (64 p., 9 €) et La Part de fragilité. La Coopérative. 144 p. , 18 €


Oui, on les repère facilement par l’éclat lapis-lazuli de leur couverture bordée d’une marge outremer foncé. Et par la petite ruche, inspirée d’une gravure du XVIIe siècle et placée dans l’aura de ces lignes que Rilke écrivit en français à un de ses traducteurs : « nous sommes les abeilles de l’invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’invisible ». Oui, il faut « risquer le risque », selon les mots de Nikolaus Harnoncourt, en ces temps où les abeilles sont menacées. Et tant de familles de fleurs sur tous les continents. Comme ils sont en étonnante résonance, ces vers de Hofmannsthal :

« et pourtant il dit beaucoup celui qui dit “soir ”
un mot d’où ferveur et chagrin s’écoulent
ainsi de l’alvéole creuse s’écoule le miel lourd. »

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Hofmannsthal, cet autre « veilleur » dont Le Livre des amis ouvre le travail et les choix éditoriaux de La Coopérative. Livre inaugural que Jean-Yves Masson met admirablement en lumière dans sa postface, toute en délicate et sensible érudition : « au lendemain des trois tragédies majeures qui venaient d’endeuiller le milieu de sa vie – la mort de son père en 1915, celle de son plus intime confident, Eberhard von Bodenhausen, en 1918, et enfin l’effondrement douloureusement ressenti de l’empire austro-hongrois, qu’il regardait comme sa patrie spirituelle – Hofmannsthal a accepté qu’une main amie compose pour lui le seul autoportrait lui paraissant encore possible : un autoportrait fragmentaire, dans la confusion à la fois ludique et mélancolique qui noue l’énigme du moi au mystère de l’altérité. »

Inscription de ces « Fragments » au vif de l’Histoire par « l’esprit le plus européen qui se soit jamais exprimé en langue allemande à une époque où la culture européenne venait d’être sérieusement ébranlée par une guerre qui laissait le continent déchiré » (Jean-Yves Masson). Vigilance du poète, tel un fil rouge, en écho au long de ces pages : « Dans la confusion actuelle des esprits circulent des éléments provenant de toutes les absurdités allemandes depuis le XVe siècle. » – « Des patries en combat sanglant contre d’autres patries, voilà le pire barbarisme du langage humain » (Herder, en 1795).

Déchirement d’un continent. Déchirement au cœur d’un poète. Comme une prémonition déjà, il y avait ces lignes dans la « Lettre de Lord Chandos » : « J’ai perdu toute capacité de penser et parler de façon liée, continue, cohérente, à propos de quoique ce soit. »

Ainsi de ces « Fragments », « ces nombreuses notes à caractère privé » que « l’écrivain prenait depuis l’âge de quinze ans, (…) héritier des grands romantiques » (Jean-Yves Masson). Écritures éclatées en autant d’étincelles et bris de miroirs intimes, dans les années de grandes ruptures, guerres, révolutions. Ainsi de Novalis. Ainsi également de ces « Fragments », contemporains des « fragments » en poésie (Apollinaire, Expressionnisme, Futurisme, Dada), en peinture (Cubisme), en sculpture : « (Les) statues sans bras de Rodin ; il ne leur manque rien de nécessaire. On est devant elle comme devant un tout achevé et qui n’admet aucun complément » (Rilke).

Livre du dialogue : entre les auteurs, les lecteurs, et le poète comme médiateur. Contemporain de « Je et Tu » de Martin Buber, conçu et mûri dans ces mêmes années de la Première Guerre mondiale : « je suis une personne si je me lie à une personne. En me détachant de mon frère, je m’anéantis » (Préface de Bachelard, écrite en pleine montée du nazisme, pour la traduction de Geneviève Bianquis, parue en 1938).

Ce Livre des amis est né d’une amitié entre le poète et Anton et Katharina Kippenberg, propriétaires des éditions Insel. Et placé sous le signe de la rencontre, de l’hospitalité. Celle que Ricœur appelle « l’hospitalité langagière » : la traduction. Ainsi de cette édition française. Et du travail de virtuose de Jean-Yves Masson. Oui, virtuose, car ainsi traduire à travers toutes les époques, tous les registres de langues, de sensibilités, de références, et cependant garder, et ainsi rendre l’unité de la langue de Hofmannsthal, écrivain de sa propre pensée et traducteur en allemand de cette ample diversité de penseurs et poètes, d’auteurs anonymes ou de plumes célèbres. D’où l’exigence de Jean-Yves Masson de retourner aux originaux et de vérifier ainsi ce que signifient les écarts de Hofmannsthal, de rétablir les traductions fautives dont il s’est parfois servi .Ces notes si éclairantes nous font entrer dans l’atelier du traducteur Jean-Yves Masson, poète et érudit. Ainsi de ses recherches et réflexions et choix à propos de termes tels que Sehnsucht, Erlebnis, Philister, Wirklichkeit. Il traduit avec son oreille de musicien, et son travail se lit comme une partition en tête de laquelle pourrait figurer cette indication : « la musique d’amour classique est en majeur, la musique d’amour romantique est en mineur ».

Le livre d’une vie. Une vie de l’âme. Suite et Variations sur les thèmes de la rencontre, de l’amour, de l’amitié, de l’ami, de l’accueil, du compagnon, de la conversation intime, du partage, de l’enfant. « La philia fut probablement le sentiment le plus fort qu’ait éprouvé Hofmannsthal au cours de sa vie – plus même qu’un sentiment : la clé de voûte de son existence. »

Quelques extraits : « Ne sommes-nous pas d’autant plus pauvres que nous sommes plus en sécurité, d’autant plus riches que nous sommes plus en danger ? » « Il y a un silence de l’automne jusque dans les couleurs. » « Il faut dissimuler la profondeur. Où ? À la surface. » « La joie exige plus d’abandon, plus de courage que la douleur. S’abandonner à la joie signifie tout autant défier les ténèbres. »

Sonnets et La part de fragilité de Germont – deux livres écrits comme en contrepoint. Leur auteur avait vingt ans. Dans la maison couleur de ciel lapis-lazuli, accueillir un de « ceux qui vont le cœur pied nu » (Jan Skacel). L’écouter. Lui donner la parole dans sa quête éperdue de la beauté, de la grâce. Sa quête d’amour. Sa marche, son errance dans toutes les rues de la ville. Une ferveur mise en musique dans ces sonnets tout en assonances, où je retrouve, comme en écho, la voix intense et passionnée d’Oscar Wilde.

Une voix comme dans un jeu de miroirs, reflets et dualité au cœur de l’homme-amant-aimé éperdu, déchiré entre honte, maladie, mort et exaltation. Un recueil telle une cantate : son ouverture en offrande :

« Je dédie cette vie véritable
Au double que l’amour seul reconnaît. »

et ses trois mouvements que j’appellerais : exultate et jubilatemiserere – et requiem– – et un final, chant ultime à la liberté : la liberté et la délivrance d’aimer. À vingt ans.

Oui, « risquer le risque » et prendre le parti de la fragilité. À contre-courant de « toute une littérature militante qui n’abordait l’homosexualité que sous l’angle de la déviance ou de la provocation ».

La part de fragilité : « le livre a été écrit à une époque où les traitements commençaient enfin à sauver les victimes du sida et à leur permettre, malgré leur séropositivité, d’envisager d’avoir une longue vie. À la lumière de ce progrès décisif, la séparation des deux héros me paraissait prendre un sens nouveau. C’était leur propre peur, leur fatalisme inconscient, leur recul devant la fragilité effrayante du destin humain, qui en fait les obligeait ainsi à se séparer et à vivre dans le malheur. »

Oui, le parti pris de se dire dans ses errements et de dire tout un affranchissement, un franchissement des silences et des non-dits. Le livre d’un apprentissage : « Bildungsroman ». Apprentissage de soi. De sa vérité. L’histoire d’une « évolution intérieure qui est l’objet même du livre. Un cheminement ». Il nous donne, à nous, lecteurs, de saisir le personnage de Marc, de le comprendre de l’intérieur. Saisir ce rejet qu’il a de l’autre, de l’exclu, de « l’étranger ». Lui qui masque, qui nie sa propre vérité d’exclu, de marginal. Oui, vivre ainsi de l’intérieur ce qui l’attire dans ce « Parti politique » de l’exclusion, du rejet, de la haine et du mépris. De la xénophobie. Oui, le courage de nous donner à partager cela. D’aller avec, de l’accompagner. Jusqu’au bout. Au-delà de tout jugement. Un voyage intérieur. Et au-delà de tous les préjugés, les interdits et empêchements, le courage de dire l’amour, de conjuguer le verbe aimer. Entre deux hommes. Entre un homme et une femme. Cet au-delà de l’amour. Oui, le risque d’aller à contre-courant de « l’esprit officiel de son temps », qui a nom cynisme, cette « carapace » qui rend « insensible impitoyable – l’individualisme bien pensant – l’indifférence mutuelle ». Et le courage fou, en ces temps, de tracer les contours d’une utopie : à la solitude opposer le phalanstère, la maison ouverte à la grande famille humaine : la femme qu’il a aimée et sa nouvelle famille, et leurs enfants, et aux barrières substituer des ponts. C’est dans le quartier des exclus, des « étrangers » qu’il ira chercher son ami, doublement exclu par le sida. « En chacun de nous, une fragilité secrète et invincible nous effraie comme le reflet trop certain de notre position dans l’univers (…) mais cette fragilité, en nous, peut être source de force. »

Mireille Gansel

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