Livres hantés

Trois livres hantés, qui prennent leur élan, leur séduction, leur intérêt, d’une absence, d’une perte : L’interlocutrice de Geneviève Peigné, La poupée de Kafka de Fabrice Colin et Le metteur en scène polonais, d’Antoine Mouton.

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Geneviève Peigné, L’Interlocutrice. Le Nouvel Attila, 120 p., 16 €

Fabrice Colin, La poupée de Kafka. Actes Sud, 260 p., 20 €

Antoine Mouton, Le metteur en scène polonais. Christian Bourgois, 120 p., 12 €


De Geneviève Peigné, je connais quelques livres, toujours brefs, presque avares de leurs mots : elle va à l’essentiel et souvent de manière insolite, en cela plus poète que romancière. De fait, elle raconte peu, elle envoie des fusées lumineuses, bouscule la chronologie, ne décrit pas de personnages.

Dans les années quatre-vingt-dix, sous le nom de Geneviève Hélène, elle publie plusieurs livres, inclassables, disons-les érotiques, bien que l’auteur répugne à les nommer ainsi, chez Jacqueline Chambon. Puis chez Virgile, un très beau et court texte, L’Économe. Un livre stupéfiant, tranchant et cru, définitif. En outre, humoristique. On ne sait pas exactement ce qui s’y passe : un décor qu’on pourrait qualifier de trivial, un groupe de femmes, à l’intérieur ou à côté d’une cuisine. On est dans la réalité : la table en formica, le cabas du marché, l’épluchage de légumes. Mais pas seulement… Une femme (plusieurs ?) épluche aussi une chair, un ventre : « Avant l’épluche-légumes j’envisageais avec les dents. Du temps des dents de lait. » Et on bascule dans autre chose, un sacrifice humain, une cérémonie macabre, érotique et burlesque.

« L’amour est ce qui rend mauvais toutes choses bonnes, voyez, aujourd’hui, de ma main, j’ai frôlé les colzas, et j’avais beau chérir, dix de mes doigts broyaient. » L’humour naît, au moins partiellement, de la rencontre entre rusticité, rapportée sans lyrisme, au plus près du détail, et sensualité exacerbée. Ce qu’on retrouve dans Au village, là aussi publié chez Virgile, chronique acerbe et tendre – fleurs au balcon et parler familier : « T’es d’famille, toi, ou t’es de l’Assistance ? »

Dans L’Interlocutrice, le dernier livre de Geneviève Peigné, il y a tout cela : narration par à-coups, qui va et vient dans la chronologie, évocations sans fard des fonctions primitives, corporelles, cruauté du constat et tendresse sous-jacente. Les mots d’amour sont tus, comme se tait la mère, l’héroïne du livre, la mère désormais perdue car décédée, et perdue même avant sa mort car atteinte de la maladie d’Alzheimer, presque perdue avant sa maladie car dépressive, dépossédée d’elle-même.

Alors pourquoi ce titre, en quoi cette mère effacée et devenue muette, incapable d’échanger dans ses dernières années, est-elle, peut-elle encore être, l’interlocutrice du titre ? Et avec qui parle-t-elle ? Là sont la force et la surprise que réserve ce livre. La mère, Odette, la silencieuse, celle qui n’a plus à sa disposition que quelques mots seulement, que quelques souvenirs, quelques notions de son présent, converse, écrit entre les lignes des romans policiers qu’elle a lus toute sa vie, qu’elle a chéris, qui l’accompagnent encore. Ce n’est qu’après sa mort que sa fille a trouvé les polars d’Exbrayat, de Simenon, de Narcejac ou d’Agatha Christie, raturés, soulignés, complétés par la main de sa mère : elle dialoguait avec l’auteur, avec les personnages, au moyen de ses pauvres mots. L’étrange est que le douloureux et le terrifiant deviennent drôles, et la simplicité poésie pure.

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Le langage des malades mentaux paraît se rattacher à celui de l’enfance, à un langage originel que l’écrivain (et tout artiste) ne retrouve qu’avec peine et seulement quand il est grand. L’intervention d’Odette sur le texte imprimé est le plus souvent limitée, elle consiste à changer un pronom, ainsi le « il » devient un « elle », et à changer le temps d’un verbe : « Il Elle se débattit coincé entre sa fatigue et son angoisse. » À souligner un mot, une phrase : « Maigret sortit lentement d’un rêve – ou d’un cauchemar. » À répondre à une phrase : Le personnage : « Ça vous épate, hein ? » Odette : « Pas moi. » Le personnage : « Vous ne dormez pas ? ». Odette : « Non. Parce que j’ai peur / De moi ». Le personnage : « J’ai la faiblesse d’être bon catholique et de croire en Dieu. » Odette : « Pas moi. » À répondre en introduisant des corrections (elle était institutrice) : au « Je sais pas » du personnage, elle ajoute la négation manquante, et sa propre opinion : « Moi non plus. »

La vieille dame désespérée, qui approche de la mort, manifeste un humour probablement ignoré d’elle et, à l’époque, de l’entourage, fille et mari. Quand Exbrayat écrit : « Je me contenterai d’une omelette vite préparée sur le gaz… une omelette Trocadéro », elle ajoute en dessous de la ligne : « C’est vrai, c’est bien bon. »

Le livre pose des questions sérieuses : en quoi consiste réellement la littérature ? À quoi sert-elle ? À permettre à la fille de découvrir sa mère ? « Comme c’est bête. Si tard, rencontrer cette tête-là. » Et de la rencontrer, même après coup, sur le terrain privilégié des mots ? « Ça me rend fière d’elle. Reconnaissante. »

Qui, tout compte fait, est le vrai auteur du livre ? L’écrivain n’est-elle pas supplantée par la mère, qu’elle a le désir de mettre en scène et de valoriser, qu’elle recherche longtemps entre les lignes, entre les livres, dans les bibliothèques, dont elle se croit dépossédée lorsque les autres, lecteurs ou spectateurs (car le texte fut d’abord mis en scène), retrouvent dans Odette leur propre mère ?

Après la mort d’un proche, on éprouve le regret de ne l’avoir pas assez aimé. Alors, un livre comme séance de rattrapage ? Celui-ci est bien mieux, est bien plus, c’est certain. Tant de grâce, d’innocence, chez une vieille dame, malade de surcroît, rend étonnamment heureux.

Dans La poupée de Kafka de Fabrice Colin, il est aussi question d’une fille, mais celle-ci ne cherche pas à faire revivre sa mère, elle veut améliorer ses relations avec son père. Roman gigogne. À l’intérieur de cette histoire, une autre femme, qui a l’âge d’une mère et qui garde un secret : a-t-elle ou non été la petite fille que Franz Kafka, jadis, avait croisée dans un jardin public ? Elle avait égaré sa poupée et, pour la consoler, il lui avait promis de venir chaque jour lui apporter une lettre, car, lui avait-il dit, ta poupée est partie en voyage, voici ce qu’elle t’écrit.

L’histoire est magnifique, elle proviendrait de la dernière compagne de Kafka, Dora Diamant, qui l’aurait rapportée à Max Brod, le grand ami de l’écrivain, et à sa traductrice, Marthe Robert. Elle doit être vérifiée. C’est ce à quoi s’emploie l’héroïne du roman, en espérant ainsi se rapprocher d’un père qui consacre sa vie à l’écrivain pragois. La petite fille existe-t-elle ailleurs que dans la fable, trop belle pour être vraie ? Les lettres de Kafka ont disparu, ce sont elles que recherche la jeune fille, et, pour les retrouver, en bonne logique, elle tente de retrouver la petite fille elle-même, qui doit les détenir. On pense à Henry James, à sa nouvelle « Les papiers de Jeffrey Aspern », papiers auxquels aspire avidement un exégète sans scrupules. Mais ils seront détruits, ou perdus, comme les lettres de Kafka.

Fabrice Colin tend à réduire ou à percer ce mystère en se l’appropriant, mais le mystère demeure entier, ce qui permet à l’écrivain maints approches, détours et inventions, dans une narration habitée ou hantée par Kafka, qui en retire tous les honneurs. C’est lui, c’est cette poupée et c’est la petite fille devenue vieille dame acariâtre qui sont intéressantes et à qui on s’attache comme on suit une lumière qu’on voit briller au loin, qui guide ou qui égare mais qu’on suit, fasciné. Le reste du roman, ce qui entoure la fable, c’est-à-dire les rapports père et fille, viennent en sus, avec avion, portable, ordinateur et tout l’appareillage de l’ère contemporaine.

Reste l’idée superbe, cœur vivant du roman, de Franz Kafka malade écrivant sur la fin de sa vie et pendant trois semaines une lettre quotidienne, pour qu’une petite fille s’habitue à la perte, à la disparition de sa poupée bien-aimée. Quel est le but de la littérature ? Celui de consoler ou au contraire de ravager, comme dans Le metteur en scène polonais d’Antoine Mouton ?

Ce dernier, à ce qu’il semble, n’est ni metteur en scène, ni polonais. Mais, libraire au théâtre de la Colline, il a eu l’occasion d’approcher des acteurs, des metteurs en scène et des directeurs de théâtre. Il écrit donc à leur sujet en connaissance de cause. Pour ce qui est de la Pologne, il a incontestablement lu Gombrowicz et son Yvonne, princesse de Bourgogne. Et il a l’œil tourné, pas seulement vers la Pologne, mais aussi vers l’Autriche et l’Allemagne, avec Thomas Bernhard, dont son style s’inspire. Le récit, en effet, cocasse, chagrin, répétitif, se déroule en spirale, enfermé sur lui-même, comme le metteur en scène est enfermé dans sa folie, sa démesure hallucinée.

En fait, que se passe-t-il ? Le metteur en scène polonais, qui n’a (comme d’ailleurs tous les personnages) qu’une fonction mais pas de nom (bien qu’il soit inspiré, m’apprend Monique Le Roux, d’un metteur en scène, justement polonais, qui a œuvré au théâtre de la Colline), décide de monter, avec l’accord du directeur, un livre (Perturbation ?) et non une pièce, dont il n’a lu que trente pages et dont l’auteur est autrichien (Thomas Bernhard ?). Quand il commence à rédiger la version pour la scène, il s’arrête aussitôt, effrayé : « À partir du moment où j’ai reposé le roman sur l’étagère, il s’est mis à changer, et je ne pouvais pas m’en douter, bien sûr, car qui peut se douter que les romans changent quand on ne les lit pas ? » Qui peut se douter que des personnages auxquels on s’est attaché disparaissent, que les paysages se transforment, que les objets passent d’un volume à un autre ? Et que les volumes rangés sur l’étagère de la bibliothèque soient un jour introuvables ?

La mésaventure du metteur en scène, qui nous est présentée comme le fruit d’une folie grandissante, d’une distorsion de la réalité, est pourtant celle de tout lecteur, de tout amoureux de la littérature. Les livres vivent leur propre vie et n’en font qu’à leur guise, ils ne sont pas écrits une fois pour toutes, inaliénables. Nous les déconstruisons, nous les réinventons, nous allons même jusqu’à parfois changer, en imagination, leur aspect matériel. C’est pourquoi on les perd, ils s’égarent, ils se cachent dans nos bibliothèques qui les avalent dans notre dos. « Le roman de l’auteur autrichien mort était piégé, cela était une certitude, mais que faire quand la seule certitude qui vous reste est celle du piège ? » La littérature en serait-elle un ? Et le processus de création impliquerait-il qu’on devienne fou ?

Notre metteur en scène le devient, en effet. Tout concourt à cela : son épouse bien-aimée, qui elle aussi est à éclipses ; les acteurs qu’il méprise ; la grosse armoire dont il hérite ; le traducteur incompétent et inutile ; le comptable du théâtre qui s’affole à son tour d’un budget constamment dépassé. La machine se dérègle, celle du théâtre, mais pas seulement, le monde entier bascule car la folie fait tache d’huile, elle passe du personnel, de l’individuel au collectif, voire au mondial – montée de l’extrême droite dans les pays d’Europe ou crise grecque en disent long sur le sujet, pense le metteur en scène entre deux temps d’égarement. « Je m’étais habitué au bonheur. Ce n’est pas une habitude à prendre. »

Antoine Mouton serait-il ce philosophe singulier qu’il détecte chez son metteur en scène, dont l’un des livres s’intitule : Le destin est une fable pour que les cailloux croient qu’ils bougent ? C’est en tout cas un écrivain profond sous la causticité, l’absurdité allègre, même s’il ne parvient pas à conserver le rythme et l’invention des premières pages jusqu’à la fin. Il n’en reste pas moins vrai qu’il nous livre un récit effrayant et loufoque, très réjouissant à lire, en dépit du carnage qui prolifère et se répand, apocalypse prévisible. La craindre, l’annoncer, est-ce une façon de la désamorcer ? On veut le croire.

Trois livres hantés, qui prennent leur élan, leur séduction, leur intérêt, d’une absence, d’une perte. Et, comme Antée, y prennent force et rebondissent.

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