Poésie coréenne : Ko Un, contemporain capital

Trois questions à Ye Young Chung, qui a traduit pour En attendant Nadeau « Un temps avec les poètes morts » .

Vous traduisez Ko Un en français. Que représente ce poète dans la poésie coréenne actuelle ?

Ko Un est certainement le poète coréen le plus important depuis la deuxième moitié du 20e siècle, et l’une des personnalités culturelles les plus influentes actuellement en Corée. Le grand public le connaît surtout en tant que « finaliste » régulier pour le prix Nobel de littérature, mais ce n’est qu’une image superficielle diffusée par les médias. Il faut plutôt parler de son œuvre immense, qui comprend quelque 78 recueils de poésie, 15 romans, plusieurs dizaines d’essais, etc.

Mais c’est surtout par ses poèmes qu’il a acquis une reconnaissance devenue aujourd’hui internationale. En particulier, la série de recueils Dix mille vies (dont une sélection a été traduite en français), 30 volumes parus de 1986 à 2010 compose une véritable fresque en poèmes de l’histoire coréenne, comparable à La Comédie humaine ou La Légende des siècles. Ko Un est d’ailleurs considéré comme le Victor Hugo coréen, autant par l’envergure et la diversité de son œuvre que par son engagement politique. Il incarne en effet une poésie constamment en interaction avec la réalité de son temps, clamant sa volonté de résister à l’injustice et à l’autoritarisme. Plusieurs incarcérations, tortures, surveillances n’ont pas eu raison de sa fécondité littéraire, ni de sa foi en une société plus libre et fraternelle.

Son œuvre a traversé plusieurs phases, du nihilisme désespéré de ses débuts, jusqu’à la vision plus stoïque des recueils plus récents – auquel appartient Fleurs de l’instant (publié en France en 2015 chez Circé) -, en passant par la poésie combative des années 1970-1980. C’est pourquoi ses poèmes reflètent les différentes expériences de l’individu confronté au monde et à lui-même tout au long d’une vie. Ko Un est aujourd’hui une sorte de légende vivante, comme en témoigne le fait que, récemment (en 2013), la municipalité de Suwon (ville située à 40 km au sud de Séoul) lui a offert une maison afin qu’il vienne habiter la ville. Suwon réalise le projet d’une renaissance culturelle autour de la figure de l’écrivain, avec notamment des événements culturels et littéraires autour d’un « Institut littéraire Ko Un ».

Que pouvez-vous dire de la place de la poésie dans la culture coréenne contemporaine ?

La Corée doit être le pays au monde où la création poétique est la plus abondante, et donc où l’on publie le plus de recueils de poésie. On dit également que la proportion des poètes par rapport à la population nationale y est la plus élevée. Les grandes maisons d’édition publient sans cesse de nouveaux recueils dans le cadre d’énormes collections poétiques. De nouveaux poètes débutent chaque année grâce aux prix littéraires attribués aux nouveaux venus dans chaque domaine (roman, nouvelle, poésie, essai critique) par les différents quotidiens et revues littéraires. Ces néophytes insufflent tous les ans de nouvelles sensations, des langages innovants, qui font éclater de toute part la langue coréenne.

Aujourd’hui, la poésie sort des limites de la littérature, et influence la culture dans son ensemble de manière sporadique. Les poètes organisent librement, sans le patronage des maisons d’éditions, des lectures de poèmes, de petites ou grandes dimensions, non seulement dans les librairies ou les cafés, mais dans la rue, pour soutenir les travailleurs victimes de licenciement abusif, pour commémorer les lycéens sacrifiés dans le naufrage du navire Sewol, etc. La poésie milite au premier plan pour les causes politiques et morales.

Certains jeunes poètes luttent également pour transformer le mécanisme industriel de l’édition. Refusant de dépendre de maisons établies, ils font le travail d’édition et d’imprimerie eux-même afin de diffuser leurs textes dans des publications indépendantes. Cela leur permet de s’exprimer plus librement.

Pour les poètes les plus avant-gardistes de Corée, la place de la poésie n’est pas celle qui lui est réservée dans les libraires ou les bibliothèques, mais partout où peut résonner une voix, où un livre peut être créé, où poètes et lecteurs peuvent se rencontrer, où le lecteur est encouragé à devenir lui-même poète, où la conscience civique des lecteurs peut être éveillée.

La littérature coréenne est bien représentée en France. Pouvez-vous nous parler de la politique de la traduction mise en place dans votre pays ?

La traduction des ouvrages (en grande partie littéraires, mais pas seulement) coréens en langue étrangère est une entreprise d’Etat. Depuis sa fondation en 2001, le Literature Translation Institute of Korea (LTI Korea) finance les projets de traduction et de publication dans une trentaine de langues. Le français est la langue la mieux représentée après l’anglais et le chinois. Le nombre de projets financés varie chaque année entre 40 et 100 ouvrages, puisque de plus en plus, l’institut met davantage l’accent sur la qualité des traductions que sur la quantité. Les critères de sélections deviennent en effet de plus en plus stricts. Aujourd’hui, l’institut établit également des programmes pour la formation de traducteurs : une école de traduction propose un cursus de 2 ans, plus un approfondissement de 2 ans supplémentaires pour l’anglais, le français, l’allemand, l’espagnol et le russe. Des stages de traductions sont également organisés en partenariat avec d’autres pays, comme l’automne dernier à Arles dans le cadre du Collège international des traducteurs littéraires. La Fondation Daesan est l’autre grande organisation qui soutient les traductions des ouvrages coréens. Les maisons d’édition françaises ont su profiter de ce système de subvention pour traduire et faire connaître la littérature coréenne, ce qui est une bonne chose.


Ye Young Chung est professeure de littérature française à l’Université nationale de Séoul. Elle a publié un certain nombre d’articles en Corée et en France sur notamment le roman du 19e siècle (Balzac, Zola, Flaubert), mais aussi du 20e (Perec, Simon, Japrisot). Elle a également traduit avec Laurent Zimmermann Dix mille vies (extraits) de Ko Un (Belin, 2008), et Fleurs de l’instant (Circé, 2015).

Tiphaine Samoyault

À la Une du n° 5