Dans La douleur et le soin, l’historienne Bibia Pavard révèle un épisode méconnu mais central de l’histoire de l’avortement en Occident. À partir du dépouillement de fonds d’archives inédites, elle présente la vie complexe d’un objet, de son invention et son expérimentation par le psychologue Harvey Karman jusqu’à son appropriation par les groupes féministes, favorisant l’accès à l’avortement et à sa démédicalisation.
Bibia Pavard appartient à la jeune génération des historiennes des femmes et du genre qui a grandi avec les travaux des précurseuses, a contribué aux grandes entreprises collectives de ces dernières décennies (en s’associant notamment à Michelle Zancarini-Fournel et à Florence Rochefort pour plusieurs ouvrages dont Ne nous libérez pas, on s’en charge. Développant une histoire publique, elle a en 2025 été l’une des artisanes de la campagne de témoignages oraux sur l’avortement avant 1974 menée avec l’INA. La douleur et le soin poursuit son minutieux et très patient travail de sociohistoire. L’une des originalités de Bibia Pavard est de « suivre les objets ». L’historienne a un œil expert pour repérer les points de passage, les lieux d’échange, les espaces de diffusion des objets qui peuvent être aussi bien des objets textuels (articles, brochures, livres) que des objets tels que le stérilet et ici les fameuses canules de Harvey Karman.
Pour cette vaste recherche sur la méthode d’avortement dite Karman, l’historienne n’a pas hésité à partir plusieurs mois aux États-Unis pour rechercher les traces de ce moment d’histoire, à consulter des archives très diverses (militantes, judiciaires, médicales), à mobiliser des objets, des photographies, et à rencontrer d’innombrables témoins et chercheuses. Harvey Karman avait fait l’objet de travaux biographiques importants. Personnage controversé, cet homme WASP, brillant et séducteur, fut tantôt décrié – il est condamné pour la mort d’une femme noire lors d’un avortement dans les années 1950 –, tantôt encensé – il brave les autorités et les médecins pour imposer une méthode attentive à la douleur des femmes. Bibia Pavard part sur les traces non de l’homme Karman mais des gestes qu’il développe. Elle aurait pu se perdre dans ce bouillonnement des années 1960-1970, les féminismes états-uniens sont plus complexes que les mouvements français puisque la voix des femmes afro-descendantes y tient une place importante. Mais la chercheuse, en mobilisant une vaste bibliothèque des sciences sociales et les notions de « transfert culturel », de « script », ou encore de « scénario mystérieux », de Madeleine Akrich, Michel Calon et Bruno Latour, nous livre une histoire à la fois très forte et très étonnante.

Bibia Pavard s’implique, ne craint pas de faire part de ses doutes mais aussi de ses indignations et de ses affections (comme lorsque, au terme de son ouvrage, elle assiste à trois IVG en France). Elle analyse à partir de coupures de presse la mission humanitaire que Karman mena avec une équipe américaine, majoritairement masculine, au Bangladesh en 1972 pour pratiquer des IVG auprès de jeunes filles violées pendant la guerre avec le Pakistan. Cette analyse des victimes civiles d’une guerre souvent oubliée est d’autant plus précieuse que l’on voit comment cette pratique de l’IVG d’urgence (sur de très jeunes filles très avancées dans leur grossesse) dans un pays du Sud, usant de la stratégie de la porte ouverte, a par sa mise en récit médiatique contribué à la diffusion de la méthode Karman en Occident, et parmi les populations minoritaires les plus précaires. C’est à la suite d’un retard de vol qu’à l’aéroport de Dacca au Bangladesh une journaliste française rencontre l’équipe de Karman et diffuse l’information sur sa méthode. L’anecdote dit combien l’histoire de la seringue et de la canule est mondiale – la technique d’aspiration fut dès les années 1950 préférée en URSS à celle du curetage. Mais avec Karman, cette méthode « s’actualise dans des scripts divergents : autonomisation des femmes dans les pays du Nord et contrôle de leur fertilité au Sud ».
Cette histoire est formidablement riche et l’on ne peut ici évoquer tous ses épisodes. N’évoquons que l’un d’eux, que Bibia Pavard nous fait vivre avec enthousiasme, celui des « hétérotopies » que furent les deux premières cliniques ouvertes à Los Angeles et New York pour pratiquer des IVG. Elles s’inscrivent dans le moment anti-autoritaire (underground), et notamment contre le pouvoir médical (Karman est psychologue non médecin) et suivent aussi des stratégies fines telles que des alliances de compétences et de genre.
Si cette enquête sur cette révolution des sensibilités est aussi passionnante, c’est que le développement de la méthode Karman met en lumière des actrices de cette histoire jusqu’alors invisibilisées (des femmes soignantes qu’on ne voit pas sur les photographies). L’analyse de la manière dont progressivement, alors qu’elles n’avaient pu imposer leur méthode proche de celle de Karman, deux féministes, Carol Downer et Lorraine Rothman, imprègnent de leur sensibilité ce qu’elles préfèrent nommer « des extractions menstruelles ». L’historienne montre que s’opère avec elles une véritable réappropriation du corps des femmes par les femmes.
L’intérêt de la perspective choisie par Bibia Pavard est également qu’elle révèle une histoire complexe avec une chronologie et une analyse précise des crises, des questions et des doutes qui émergent chez les féministes. Elle s’arrête sur un moment critique, celui de 1974 et de la mise en cause de Karman par les féministes du Women’s Health Collective de Philadelphie. « Lorsqu’un homme cherche à se faire de la publicité aux dépens des femmes ; lorsqu’un homme expérimente des techniques sur des victimes sans défense au Bangladesh, sur de très jeunes femmes issues de la communauté noire. Cet homme n’est pas un féministe. » Cette attaque n’est jamais reprise par les féministes noires, souligne Pavard. Pire, certaines sont empêchées d’avorter lorsque, en septembre 1974, un commando de « justicières féministes » attaque la clinique de Karman qu’elles jugent illégale et vont déposer leur butin (le matériel d’avortement) devant un tribunal.
Les attaques contre Karman ouvrent une crise profonde : sont dénoncées ces pratiques d’alliance avec les pigs (les policiers) et surtout l’hypocrisie et le paternalisme de certaines féministes blanches : l’avocate noire Flo Kennedy écrit ironiquement à ses camarades : « Depuis quand vous souciez-vous des femmes noires ? Depuis quand vous intéressez-vous à leur sort ? J’ai entendu des témoignages qui ne laissent pas penser qu’elles étaient mécontentes et même si elles l’étaient, pour moi, c’est ce que j’appelle vouloir le meilleur pour les opprimés. […] Harvey Karman n’est pas assez bien. Les Noir·es n’ont jamais ce qu’il y a de mieux. »
La dernière partie de l’ouvrage porte sur la France (la French connection, comme la nomme l’historienne) et l’on découvre que l’entrée dans l’Hexagone, avant l’anecdote de l’avion retardé à Dacca et la venue de Karman en août 1972 chez Delphine Seyrig à Paris, se fit notamment par une antenne grenobloise mixte du collectif Choisir, fondée par Gisèle Halimi en 1971, qui fit un voyage à Londres ; les militant·es assistent à plusieurs avortements et sont frappés à la fois par la technique peu invasive et par la manière de pratiquer l’IVG, la prise en charge émotionnelle : « Shirley Lal [la militante anglaise] tenait la main des patientes » et « parlait tantôt de ce qui se passait ; tantôt d’autres choses ; la douleur semblait minime. Le plus frappant était la chaleur humaine dont on entourait ces femmes ». C’est aussi cela que les militantes de Choisir rapportent en France. Là encore, derrière des personnalités célèbres, des « petites mains » qui révolutionnent la vie des femmes, de toutes les femmes. Le Groupe Information Santé (GIS) publie une brochure, d’autres ailleurs. La révolution de l’IVG est lancée.
L’histoire, avec Bibia Pavard est, on l’aura compris, peuplée d’objets, de figures séduisantes, de textes qu’on traduit, de magazines qu’on publie et aussi d’une multitude de choses et d’êtres qui n’ont pas de nom. Car, et c’est le plus réjouissant dans cette remarquable enquête de Bibia Pavard, Harvey Karman, dont on pourrait croire qu’il est le héros principal de cette épopée, disparaît, est recouvert par la force du mouvement.
